Idées

Jérusalem, dites-le avec des pierres

Point de vue
13/01/2018

Quelles sont les conséquences immédiates de l'annonce par Donald Trump du transfert de l'ambassade de son pays à Jérusalem sur le processus de paix et le conflit israélo-palestinien ? Aucune. Le premier est moribond. Les Palestiniens, les arabes, la Turquie et l'Iran, ne déclareront pas la guerre à Israël. Est-il un moyen de le contraindre à laisser émerger un État palestinien viable avec Jérusalem-Est comme capitale, à démanteler à cet effet des colonies ? C'est possible.

Je m'explique. Israël est Sparte, et Athènes. Sparte, car ses habitants sont peu nombreux, il n'admet pas d'étrangers et possède une armée redoutable. S'il était agressé, il répliquerait avec une très grande violence. Israël a tiré des enseignements de la guerre de 2006. Si le Hezbollah l'attaquait, il faut prévoir un scénario tel celui de 1982 à la puissance dix. Le Hezbollah n'est pas l'OLP, mais il risque d'être irrémédiablement défait et le Liban ne s'en remettra pas. Les États-Unis n'interviendront vraisemblablement pas auprès d'Israël pour qu'il s'arrête en chemin. Les Arabes empêtrés dans leurs querelles sont hors jeu. Quant au Hamas, il ne peut en lançant des roquettes qu'accélérer la descente en enfer de la bande de Gaza.

Israël est également Athènes, une démocratie, mais dont tous les habitants ne jouissent pas des mêmes droits. Ainsi en va-t-il des Arabes israéliens aujourd'hui un peu moins que deux millions de personnes. Et je ne parle pas ici des quatre millions de Palestiniens de Cisjordanie et Gaza qui sont eux citoyens d'un pays rêvé. L'on pourra toujours avancer qu'en refusant le plan de partage de la Palestine en 1947, les Palestiniens sont responsables de leur sort. Mais c'est vite oublier que les Israéliens n'ont, eux aussi, jamais voulu de ce partage. David Ben Gourion ne disait-il pas dès 1937 : « Après la formation d'une grande armée suite à la création de l'État, nous abolirons le partage et nous occuperons toute la Palestine. » (voir Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, John Mearsheimer et Stephen Walt, La Découverte, page 106) ?

 

Démocratie ségrégationniste
Le leurre d'un État démocratique n'a duré que dix-neuf ans, quand les dirigeants d'Israël étaient des hommes de gauche, laïcs, qui portaient la parole du socialisme et du progressisme, et qui impressionnaient le monde par leur courage et leur ténacité à faire émerger un État moderne dans un environnement hostile.

En 1967, Israël envahit Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza. Seul Moshé Dayan mesura les conséquences de l'évènement. Devant le mur des Lamentations, il dit : « Pourquoi aurions-nous besoin d'un tel Vatican » (voir Au nom du temple, Charles Enderlin, Seuil, page 22). Le contrôle de la Judée et de la Samarie, et de l'emplacement supposé du temple, va ranimer l'appétit des religieux. Le réveil de l'islam politique après la défaite du nationalisme arabe, la révolution iranienne, son slogan de l'annihilation d'Israël et les contradictions insurmontables d'une démocratie ségrégationniste vont renforcer l'identité religieuse d'Israël et amener les gouvernements successifs à céder des pans entiers de leurs prérogatives aux religieux orthodoxes. Ceux-là imposent la séparation des hommes et des femmes sur des lignes de bus, dans des rues, interdisent la plupart des activités le samedi ainsi que les photos de femmes sur les publicités à Jérusalem. Ils refusent de partager avec les religieux réformateurs la gestion des affaires civiles et le contrôle de l'accès au mur des Lamentations. Ils s'opposent à l'enrôlement des étudiants des yeshivas dans l'armée. Pour échapper à ces contradictions, des centaines de milliers d'Israéliens vont basculer dans une posture idéologique rationnelle la vision biblique inattaquable de l'État d'Israël. Ceux que la théocratie ne tente pas sans pour autant reconnaître les droits des Palestiniens vont trouver un juste milieu dans le nationalisme religieux. Une impossible chimie entre la judaïté messianique de l'État et la rationalité de la production économique et de gestion sociétale.

Les Israéliens qui sont dans l'opposition sont conscients que leur société se défait. À chaque concession accordée aux religieux, ceux-là ferment les yeux sur les scandales de leurs alliés au sein du gouvernement. Depuis un mois, des milliers d'Israéliens « ni de droite ni de gauche » sont dans la rue tous les samedis pour protester contre le délitement de l'État de droit. Plus alarmant, un journaliste, Uri Misgav écrit, dans une tribune publiée le 16 novembre dernier dans le Haaretz qu'Israël avait été créé pour que les juifs n'aient plus à cacher leur croyance, subie comme une charge. Or, c'est devenu le pays où la judaïcité est devenue le sujet le plus polémique et attise la haine. Tsahal, pivot inoxydable d'Israël « l'armée la plus morale au monde », tire et tue un lanceur de pierre dans une chaise roulante, perd ses moyens et arrête une adolescente qui gifle un soldat.

 

Mettre en avant les contradictions
Faut-il que les Palestiniens prennent les armes, lancent des roquettes, fassent exploser des voitures piégées ? Je ne pense pas, et ce pour deux raisons. D'abord, Israël a montré sa capacité à réduire ces incidents à un niveau acceptable et possède une force de frappe supérieur à tous ses ennemis. Deuxièmement, Israël, qui doit sa force, entre autres, à l'opinion occidentale, accroîtrait son capital de sympathie auprès d'elle.

La révolte des pierres, avec Israël dans le rôle de Goliath, exaspère les contradictions d'Israël. Si celle de 1988 a abouti aux accords d'Oslo, celle d'aujourd'hui aurait un effet bien plus dévastateur dans une société aussi polarisée et irréconciliable, et l'obligera à céder aux Palestiniens leurs droits au risque d'imploser. Aux États-Unis à qui Israël doit sa survie, les jeunes juifs majoritairement libéraux évitent désormais de discuter du conflit israélo-palestinien, tant celui-ci les embarrasse. Une révolte des pierres pousserait l'État hébreu à la faute que les juifs américains ne pourront pas justifier. Pour le malheur d'Israël, la jeune fille qui a giflé le soldat israélien, Ahed Tamimi, est blonde comme les blés et a les cheveux aux vents. À l'ère de la communication et de l'émotionnel, l'image de cette jeune fille à laquelle peuvent s'identifier les Occidentaux est plus destructrice qu'un obus.

Responsable du master information et communication à l'Université Saint-Joseph.

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