Nos Lecteurs ont la Parole

L’art, un artisan de la paix (I)

Sissi BABA
OLJ
13/01/2018

De l'ignorance avant toute chose. Greffez de l'ignorance au cœur de la jeunesse de mon pays pour qu'il perde tout espoir de reconstruction. Je ne peux pas penser à un autre mot. Ou était-ce plutôt une bêtise qu'ont commise les étudiants du Hezbollah et d'Amal ? Car la bêtise, je pense, serait le fait de choisir délibérément l'ignorance. D'être conscient qu'on est ignorant et d'en rester fier! « Non ! Nous n'avons pas vu le film et nous n'allons pas le voir ! Mort à Israël ! Mort à Israël ! » crient-ils à plein gosier. Ils cherchent à semer la « culture » funeste de la mort, du boycottage, de l'empêchement. Ils veulent effectivement empêcher une rencontre suivie d'une table ronde autour d'un film sans avoir même vu le film. La scène qui se déroulait devant moi était assez manichéenne : eux, d'un côté, criaient et refusaient toute issue de dialogue, et Ziad Doueiri, d'un autre, parlant paisiblement à la foule enragée. Parlant de dialogue et d'échange de perspectives.
Il me désole, moi jeune Libanaise, étudiante de l'Université Saint-Joseph, de voir mes semblables – qui ne me ressemblent pas beaucoup d'ailleurs – crier et lancer des slogans désuets sans avoir même la capacité de formuler et de transmettre décemment leur opinion. D'où vient toute cette colère ? D'où vient le refus catégorique du dialogue ? D'où vient cette façon de s'exprimer, de hurler et de jeter des pierres, qui rappelle les rues et les milieux non cultivés? Ayant refusé le dialogue, ces partisans sont restés seuls sur scène à lancer des monologues monopolistes dont l'effet est stérile. Comment se fait-il que ces étudiants osent même agresser un professeur, un réalisateur et un milieu académique et culturel auquel ils sont censés appartenir ?
« L'insulte » adressée au réalisateur, au professeur et au large public qui est venu assister à la table ronde – et qui surpassait de loin le nombre des participants enragés, a rebondi : l'insulte a été causée par des étudiants chaotiques. Ayant trouvé devant eux un professeur et directeur paisible et sage qui leur a ouvert fenêtres et portes, et la possibilité même de dialoguer, ils ont fini par subir eux-mêmes leur propre insulte : premièrement, ces « partisans » de la cause palestinienne insultent cette dernière ; c'est qu'il y a une différence entre défendre une cause, d'une part, et en profiter, en user, en abuser et la prendre pour prétexte, d'autre part. Deuxièmement, en empêchant le réalisateur d'accomplir sa mission, ces étudiants insultent l'art libanais, et en faisant ainsi, ils s'auto-insultent car ils s'attaquent à la vie culturelle du Liban qu'ils sont censés, en théorie, défendre. Troisièmement, en offensant le professeur, les auditeurs et les « autres » étudiants, ces funestes étudiants offensent leur propre établissement académique, leur propre statut d'étudiant et s'attaquent aux qualités académiques qui se manifestent avant tout par le respect, l'ouverture de l'esprit, l'échange des idées et surtout la soif continue d'apprendre ! Ils pensent savoir mieux et plus qu'un professeur ? Qu'un artiste? Quelle ignorance mêlée d'arrogance ! Quelle insolence! On pouvait d'ailleurs lire sur leurs jeunes visages grincheux l'ignorance même des slogans à visée publicitaire et consommatrice. Vides de sens, leurs slogans reflètent malheureusement leur incapacité de réfléchir, de remettre en question et d'accepter l'autre. Et comment réfléchir quand on nous a inculqué depuis toujours une idéologie « sacrée » et « intouchable » qu'on n'a même pas le droit de remettre en cause ?
« Mort à Israël ? » Mais ce n'est point ainsi que l'État d'Israël s'effondrera. Quel rapport avec l'Université Pour Tous, et par extension, l'Université Saint-Joseph ? Quel rapport avec le professeur, premier protecteur du pays puisqu'il est le seul à libérer l'esprit des futures générations en leur donnant la capacité de réfléchir et d'aborder la culture et le savoir – cette véritable et seule arme dont il faut s'emparer ! Et quel rapport avec Ziad Doueiri ? Mais M. Doueiri ne fait pas l'éloge du voisin-ennemi ! Il suffit de voir le film pour le comprendre ! Pour comprendre que c'est à travers ce film en particulier, qu'à travers le cinéma et l'art en général qu'on pourra réinstaurer l'espoir dans notre pays. Ce ne sont pas les slogans pompeux, ni les courtes escarmouches, ni les guerres, ni les armes militaires qui défendront le Liban et démoliront Israël ! Comment lutter, comment résister ? À travers la culture. À travers l'art. Il faut juste de la patience. Ce n'est point en attaquant un artiste, véritable résistant et artisan de paix, que l'ennemi sera conquis.
À savoir que les manifestations actuelles qui condamnent haut et fort Doueiri sont tardives : on le condamne d'avoir tourné en Palestine occupée, depuis cinq ans, un film intitulé L'Attentat qui a été interdit au Liban. Bien évidemment. Comme si l'interdiction de L'Attentat et les échos négatifs autour de L'Insulte vont respectivement libérer la Palestine et « protéger » les Libanais des douloureux souvenirs de la guerre civile.
L'Insulte de Ziad Doueiri est un chef-d'œuvre du cinéma que les scènes locales et internationales applaudissent. C'est un jaillissement des émotions et des souvenirs refoulés de la guerre civile dans un Liban de post-guerre. Une audace de dire le non-dit côtoie le scénario. Une esthétique évidente accompagne la caméra. Il serait fâcheux, voire honteux, que les Libanais en particulier ne regardent pas L'Insulte qui nous apprend que nos ressemblances, telles nos divergences, existent ! Et qu'on est finalement humain, non ! Qu'on est, avant tout, des êtres humains! Avant la nationalité, avant la religion, avant les partis politiques et les dogmes idéologiques, avant la race, avant le sexe, on est des humains. Et qu'être un être humain suffit.
Avant toute chose, il faut voir le film. Avant d'en parler, de le critiquer et d'accuser Doueiri et mon professeur de haute trahison, il faut que ces jeunes enragés regagnent leur digne place en salle de cours, qu'ils se fassent pardonner et qu'ils aillent au cinéma. Du cinéma... de l'art avant toute chose ! De L'Insulte cinématographique pour qu'on puisse respirer, pour que la colère des enragés se dissipe, pour que les résidus de la guerre se commémorent, pour que les larmes soient coulées à nouveau, pour que nous, la jeune génération de l'après-guerre, puissions comprendre la guerre civile, pour que nous cessions de vivre dans l'ignorance, pour que nos parents rouvrent des cicatrices qui ne sont jamais fermées, de saigner et pleurer à nouveau les plaies de la guerre... Pour qu'il y ait enfin une réconciliation. Une réconciliation individuelle avec soi, puis une autre collective. Le film est un coup de poing que l'on reçoit dans l'estomac dès les premières minutes. Ce même coup, qu'on cherchait à éviter depuis 1990, doit être reçu. Sans lui, ni les excuses, ni la reconnaissance, ni la réconciliation n'auront lieu. Vous voyez maintenant tout ce que peut faire l'art ? Merci Ziad Doueiri. Votre audace est inspirante et contagieuse. Merci professeur, « Merci Pr Bejjani, merci à l'UPT et l'USJ. Il y a étudiant et étudiant. »

Tous les hommes deviennent frères quand les ailes de [l'art] les conduisent.
(« Hymne à la joie », musique de Beethoven et paroles de Schiller)

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