Malgré ses défaites, l'EI est loin de disparaître

Des membres de la 9e division de l'armée irakienne prenant un selfie avec un drapeau de l'Etat islamique, récupéré après des combats à Mossoul, le 17 juin 2017. Alkis Konstantidinis/Reuters

Terrorisme - rétro 2017

La présence de cellules dormantes et de nombreux combattants en liberté laisse planer une redoutable menace.

09/01/2018

Si 2014 a marqué l'ascension fulgurante de l'organisation État islamique en Syrie et en Irak, 2017 a été celle de sa chute. D'un territoire comprenant entre huit et dix millions de personnes à son apogée début 2015, il ne reste au groupe, trois ans plus tard, que des étendues désertiques et des zones vidées de leurs habitants, ainsi que quelques poches urbaines çà et là. Le jour de la reconquête de Raqqa, en Syrie, le 17 octobre, la coalition internationale antijihadiste, menée par Washington, a évalué ces pertes à quelque 87 %. Un mois plus tard, l'envoyé spécial américain auprès de la coalition internationale, Brett McGurk, a avancé, dans un communiqué publié le 15 novembre, le chiffre de 95 %. Cet écroulement n'est pas survenu brusquement. Alors qu'il ne faut que quelques semaines à Daech (acronyme arabe de l'EI) pour conquérir un « territoire » de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés, aussi grand que l'Italie, entre l'Irak et la Syrie, il faut à la coalition internationale, à l'armée irakienne et à leurs alliés sur le terrain de longs mois et des moyens logistiques et militaires conséquents pour tenter de venir à bout du groupe. Entre janvier 2015 et mars 2016, l'EI perd près du quart de son territoire entre l'Irak et la Syrie, pays où le groupe a établi tout un écheveau de réseaux particulièrement développés. A partir de début 2017, c'est au tour de plus grandes agglomérations d'être reconquises. Mossoul tombe en juillet, Raqqa en octobre.

Au total, il aura fallu sept mois pour entrer à Raqqa, d'où sont partis les ordres de certains grands attentats, comme ceux du 13 novembre à Paris, et quatre mois pour en annoncer la libération. Pour Mossoul, il a fallu presque dix mois au total. Les deux villes et leurs habitants paient le tribut le plus lourd des affrontements : elles sont détruites presque entièrement. Aujourd'hui encore, les opérations de nettoyage et de déminage se poursuivent. Le groupe ne perd pas seulement ses deux capitales, irakienne et syrienne. Plusieurs de ses commandants haut placés sont tués dans des raids aériens. Parmi eux, le numéro deux présumé du groupe, présenté comme l'adjoint du « calife » autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi, et comme « ministre de la Guerre » du groupe, Ayad el-Joumaïli, mort en avril 2017. Baghdadi lui-même est annoncé mort à plusieurs reprise en été, par Moscou d'abord, par des responsables de l'EI en Syrie ensuite. Il semblerait que le chef de l'EI, dont la tête est mise à prix par Washington à 25 millions de dollars, soit toujours en vie, après avoir fui Mossoul puis Raqqa. Plusieurs témoignages le situent à la frontière syro-irakienne, mais il reste introuvable : depuis la proclamation du « califat » à partir de la mosquée al-Nouri en juin 2014 à Mossoul, il n'apparaît dans aucune autre vidéo. La coalition internationale antiterroriste, l'armée irakienne, et leurs divers alliés sur le terrain en Syrie et en Irak (comme les Forces démocratiques syriennes à majorité kurde, ou les milices paramilitaires irakiennes, le Hachd al-Chaabi) réussissent, laborieusement, à mettre l'EI en déroute. Sa machine à propagande, sur internet notamment, n'est plus aussi efficace, et les enregistrements vidéo et audio se font de plus en plus rares. Le groupe, en pleine débandade, peine à recruter et à faire face aux offensives contre ses rangs.


Fausses victoires
Ces « victoires » contre l'EI le sont-elles réellement ? Dévastatrices pour les civils et les infrastructures, elles ne sont accompagnées d'aucun plan pour l'après-Daech. Rien n'est fait pour dynamiter ce terreau fertile,ce qui a permis au groupe de convaincre, recruter, prospérer, se muer en une organisation internationale qui fait trembler l'Occident. La marginalisation des sunnites en Irak, l'un des facteurs qui a contribué au succès du groupe, reste entière, tout comme la corruption endémique qui gangrène le pays. Les programmes de développement socio-économique ne remplacent pas le système établi par l'EI dans les zones libérées en Syrie ou en Irak. Le tissu social, dans ces deux pays, reste en lambeaux, après des années de violences généralisées. Pour nombre de combattants encore en liberté aujourd'hui, l'idéologie du groupe reste d'actualité. Certains se trouvent encore en Syrie ou en Irak, et le démantèlement de leur pseudo « califat » ne signifie pas pour autant la fin du jihad, loin de là. Comme c'est le cas pour d'autres réseaux terroristes, l'EI s'adaptera au nouveau contexte, quitte à passer un long moment dans la clandestinité avant de réapparaître. Des cellules dormantes éparpillées aux quatre coins de la Syrie et de l'Irak sont bel et bien là. Certaines sont même entrées en action au cours des derniers mois, commettant des attentats dans des zones considérées comme déjà libérées. Cela a été le cas à Mossoul ou dans la province d'al-Anbar, en Irak, ou dans celle de Raqqa en Syrie.

 

La menace n'est pas confinée à la région, mais reste d'ordre international. De nombreux combattants étrangers, sur les quelque 40 000 qui ont rejoint les rangs de l'EI depuis 2014, sont toujours en liberté et se battent encore, ou sont prêts à le faire, y compris dans leur pays d'origine. Comme une épée de Damoclès, ils représentent une redoutable menace. Selon les renseignements français, il y aurait quelque 250 jihadistes rentrés en France aujourd'hui, aguerris par des années de combats en Syrie ou en Irak. Il y en aurait 500 dans ces deux pays, mais les estimations restent difficilement vérifiables. D'autres choisissent de rejoindre d'autres fronts, et se rendent en Afghanistan, en Libye, au Yémen, ou encore aux Philippines. La victoire contre l'État islamique en Irak a déjà été annoncée, par l'Iran d'abord, le 21 novembre, par Bagdad ensuite, le 9 décembre. Le groupe continue pourtant de mener des attaques ciblées, comme ce fut le cas le 20 décembre, à la frontière syro-irakienne. Côté syrien, c'est le président russe Vladimir Poutine qui s'est attribué la victoire, lors d'une escale dans la base aérienne russe en Syrie de Hmeimim, le 11 décembre, déclarant : « En un peu plus de deux ans, les forces armées russes avec les forces syriennes ont détruit le groupe le plus efficace des terroristes internationaux. » M. Poutine s'est ainsi octroyé le mérite, alors que les principaux succès militaires contre le groupe jihadiste ont été remportés par les FDS, soutenues par la coalition internationale dirigée par les États-Unis. La coalition continue de mener des raids aériens dans les deux pays également. Le président français Emmanuel Macron a beau promettre une victoire contre l'EI en Syrie pour la « mi-février », rien n'assure une paix durable après la fin de Daech. Les graines pour de futures violences sont là, trop implantées pour disparaître facilement, et tout laisse à penser que Daech ne disparaîtra pas de sitôt.

 

Légende : Des membres de la 9e division de l'armée irakienne prennent un selfie avec un drapeau de l'État islamique, récupéré après des combats à Mossoul, le 17 juin 2017. Alkis Konstantinidis/Reuters

 

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué