2004-2017 : la prophétie du roi Abdallah II sur le croissant chiite se réalise

rétro 2017

La concrétisation sur le terrain d'un axe iranien allant de Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad et Damas, a accentué la polarisation entre les communautés chiite et sunnite, esquissant par ailleurs une amorce de rapprochement entre Israël et les monarchies du Golfe.

09/01/2018

Il l'avait prédit en 2004. Dans une interview au Washington Post, en décembre de cette année-là, le jeune roi Abdallah II de Jordanie avait mis en garde contre la création d'un « croissant chiite » allant de l'Iran au Liban. À cette époque, ses craintes frôlaient le délire, le surréalisme.


La prophétie s'est-elle réalisée en 2017 ? Avec la reprise des villes syriennes de Deir ez-Zor et de Bou Kamal à la frontière avec l'Irak en novembre dernier des jihadistes de l'État islamique, les forces du régime syrien, appuyées au sol par des milices chiites irakiennes, libanaises et iraniennes, cette jonction terrestre parachève ce fameux croissant chiite, qui rejoint de l'autre côté de la frontière les forces irakiennes soutenues par les milices chiites pro-iraniennes du Hachd el-Chaabi. Et déjà en juillet-août, le Hezbollah, appuyé par l'armée libanaise, avait nettoyé la frontière est du Liban, mitoyenne de la région syrienne du Qalamoun, sécurisant ainsi l'axe reliant Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad et Damas.


Cet axe syro-irakien est aujourd'hui le cœur géographique de la tension entre les chiites et les sunnites. La chute de Saddam Hussein en Irak et la mise en place d'un système politique confessionnel ont offert aux chiites, majoritaires mais longtemps opprimés sous le régime du dictateur baassiste, de larges prérogatives. Mais la politique discriminatoire envers les sunnites menée par Nouri el-Maliki, Premier ministre irakien chiite et pro-iranien, ont été la cause du déclenchement d'une guerre confessionnelle dont les répercussions se font sentir jusqu'à aujourd'hui, notamment avec la naissance du groupe sunnite radical État islamique.
Parallèlement, la révolte populaire en Syrie, déclenchée en 2011, s'est vite transformée en un conflit communautaire entre le régime de Bachar el-Assad, alaouite (une branche du chiisme) et qui représente 15 % de la population syrienne, et la majorité sunnite, dont une large partie s'est radicalisée au fil des mois. En outre, Téhéran mobilise des dizaines de milliers de miliciens chiites venus non seulement de l'Iran, mais aussi de l'Irak, de l'Afghanistan et du Liban pour défendre le régime alaouite, transformant ainsi une révolte contre l'oppression en un nouveau conflit communautaire.

 

Axe chiito-iranien
Les récents succès contre l'EI en Irak et en Syrie durant l'année 2017, grâce à la guerre déclenchée d'une part par une coalition dirigée par les États-Unis et appuyée sur le terrain par des forces kurdes et des milices chiites, et d'autre part par la Russie qui soutient le régime syrien, aidé également par le Hezbollah et des milices chiites, ne laisse augurer aucun répit dans cet affrontement entre les deux branches de l'Islam.
Sur la rive ouest du golfe Arabo-Persique, à savoir le Koweït, l'Arabie saoudite et Bahreïn, les tensions entre sunnites et chiites sont palpables à plus d'un niveau. Les chiites représentent plus du quart de la population koweïtienne, alors qu'ils sont de l'ordre de 70 % à Bahreïn. En outre, une importante minorité se trouve concentrée dans la partie orientale du royaume wahhabite. Ces tensions, qui ont souvent des causes locales, sociales et économiques, sont interprétées dans un cadre géopolitique régional : le pouvoir sunnite en place accuse les chiites d'être à la solde de Téhéran.


De l'autre côté de la péninsule Arabique, le Yémen a été pendant longtemps épargné par le conflit sunnito-chiite. Le clivage entre chaféites (sunnite) et zaydites (chiites) est beaucoup plus clanique que religieux dans ce pays. Les zaydites, dont sont issus les houthis qui représentent près du tiers de la population yéménite, ne sont toutefois pas assimilés au chiisme duodécimain, majoritaire en Iran. Cependant, la guerre entamée en 2014 avec l'invasion par les houthis de la capitale Sanaa a transformé la guerre en conflit par procuration entre l'Iran, qui les appuie, et l'Arabie saoudite, qui soutient le président yéménite. Face à la menace iranienne, réelle ou fantasmée, une coalition menée principalement par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et qui vise à contrer l'influence de la République islamique au Proche-Orient, s'est mise en place. Militaire au Yémen, l'offensive est aussi diplomatique, notamment contre le Qatar, membre du CCG, mais dont la politique d'électron libre le rapproche de Téhéran.


Ainsi, le 5 juin dernier, Riyad, Abou Dhabi, Manama et Le Caire, suivis par d'autres capitales, rompent leurs relations avec Doha qui est mis en quarantaine. Cette initiative est venue suite au sommet de Riyad en mai entre le président américain Donald Trump et plusieurs dirigeants arabes et musulmans. Un sommet dont le but était de combattre l'extrémisme et le terrorisme, et au cours duquel l'Iran avait été pointé du doigt comme la source de tous les problèmes.
Outre sa guerre au Yémen et le blocus contre le Qatar, Riyad a tenté de réduire l'influence du Hezbollah au Liban, en faisant pression sur le Premier ministre libanais, Saad Hariri, pour démissionner.

 

Conflit millénaire
L'opposition entre sunnites et chiites n'est pas nouvelle. Elle est millénaire. Certains auteurs estiment même que si la surenchère entre ces deux branches de l'islam n'avait pas eu lieu (chacune de son côté, elles voulaient prouver qu'elles suivaient la vraie religion), l'islam aurait disparu. Plus tard, la rivalité entre deux civilisations, perse et arabe, et plus récemment entre deux nationalismes, iranien et saoudien, est venue compléter la rivalité entre les deux camps.


Malgré tout, la solidarité panislamique face aux ennemis extérieurs (croisés, colonialismes, impérialisme, Occident, Israël, etc.) a toujours pris le dessus sur la fitna (discorde entre musulmans). C'est surtout le conflit israélo-palestinien qui est depuis déjà 70 ans au cœur des conflits géopolitiques de la région. Mais durant toute cette période, comme de mauvaises herbes, les germes du conflit entre sunnites et chiites grandissaient petit à petit : une multitude d'événements a concouru à polariser les deux communautés, jusqu'à faire du conflit sunnito-chiite la crise géopolitique majeure de la région.


Tout a commencé avec la révolution islamique de Khomeiny. Après avoir réussi en Iran, le guide suprême a voulu l'exporter dans la région, soutenant le combat d'émancipation d'une frange de la population, minoritaire dans le monde arabe, longtemps réprimée, renforçant ainsi la querelle communautaire. De son côté, forte de ses pétrodollars, l'Arabie saoudite a cherché à diffuser le wahhabisme à travers le financement d'institutions caritatives, d'écoles coraniques, mais aussi de groupes paramilitaires. Les invasions américaines de l'Afghanistan puis de l'Irak vont faire sortir le génie iranien de sa lampe, permettant à la politique hégémonique de l'Iran de s'affirmer, face à un monde arabo-musulman affaibli et divisé. Et la politique de désengagement de l'ancien président américain Barack Obama du Proche-Orient, conjuguée à l'accord sur le nucléaire iranien en 2015, semble parachever le tableau, octroyant à Téhéran plus de moyens, et laissant les Arabes dans le désarroi.

 

Guerre des mots
Malgré les propos de certains observateurs qui estiment que l'Iran est « un pays dont la géographie humaine est complètement tournée vers l'Asie centrale », le régime des mollahs, lui, renforce son pouvoir sans précédent dans l'histoire contemporaine du pays, en ouvrant « une autoroute chiite » vers la Méditerranée. De nombreux dirigeants iraniens se vantent désormais de contrôler quatre capitales arabes : Bagdad, Beyrouth, Damas et Sanaa. Le président iranien, Hassan Rohani, considéré comme un modéré, s'est même vanté qu'en « Irak, en Syrie, au Liban, en Afrique du Nord, dans la région du golfe Persique, il n'est plus possible de mener une action décisive sans tenir compte de l'Iran ». Sur le terrain, Qassem Soleimani, le général de l'unité d'élite des gardiens de la révolution, se déplace désormais dans la région pour motiver ses hommes et ne se cache plus face aux caméras. Depuis Alep, Ali Akbar Velayati, le principal conseiller du guide suprême iranien Ali Khamenei, affirme que « la ligne de résistance part de Téhéran et traverse Bagdad, Damas et Beyrouth pour atteindre la Palestine ». Pour ce faire, le régime des mollahs s'est appuyé sur un outil majeur dans sa politique : la wilayet el-faqih (principe théologique développé par l'ayatollah Khomeiny qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique, le faqih étant le guide suprême).


De son côté, l'Arabie saoudite voit d'un très mauvais œil l'influence grandissante de l'Iran dans la région : Riyad se sent encerclé par les proxys du régime des mollahs, sans oublier la menace des missiles balistiques que Téhéran développe. Et le prince héritier et homme fort du royaume, Mohammad ben Salmane, semble prêt, coûte que coûte, à endiguer l'hégémonie iranienne. Il a accusé l'Iran d'avoir agressé son pays, en rendant Téhéran responsable d'un tir de missile des rebelles houthis au Yémen intercepté près de Riyad. Son ministre des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, a fustigé le comportement iranien dans la région, affirmant lors de la conférence sur la sécurité à Munich l'année dernière que « l'Iran est la première source du terrorisme ». Et allant encore plus loin, un membre du Haut Comité des ulémas saoudiens a affirmé dernièrement que les chiites « ne sont pas nos frères (...), ils sont plutôt les frères de Satan ».

 

Ouverture israélienne
Cette polarisation entre l'Arabie saoudite et l'Iran a permis sur un autre plan à faire baisser la tension entre Israël et les pays arabes, le régime des mollahs devenant l'ennemi numéro un à affronter, poussant ainsi l'État hébreu, à plusieurs reprises, à flirter avec Riyad et les pays du Golfe, esquissant même un rapprochement timide entre eux.


Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a en effet longuement insisté, lors de sa rencontre avec le nouveau président américain Donald Trump, sur la menace iranienne, engageant ainsi son flirt avec les pays arabes. « C'est dangereux pour l'Amérique, dangereux pour Israël, dangereux pour les Arabes », a-t-il ainsi déclaré, lors de sa conférence de presse conjointe avec le président Trump. Dans une interview à Fox News le lendemain, M. Netanyahu a affirmé qu'il était « le porte-voix » des pays du Moyen-Orient, menacés par « un Iran malveillant ». Et toujours lors de sa visite aux États-Unis, il a appelé à « une paix globale au Moyen-Orient entre Israël et les pays arabes », estimant sur la chaîne de télévision MSNBC qu'il y a aujourd'hui « une occasion sans précédent, car nombre de pays arabes ne considèrent plus Israël comme un ennemi, mais comme un allié face à l'Iran et à Daech (acronyme arabe de l'État islamique), les forces jumelles de l'islam qui nous menacent tous ». Partant sur la même lancée, le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman a accusé l'Iran de vouloir « enchaîner le rôle de l'Arabie saoudite dans la région », estimant que Téhéran est « un facteur de déstabilisation » au Moyen-Orient.


Partant ainsi du dicton qui dit que l'ennemi de mon ennemi est mon ami, Israéliens et Saoudiens sembleraient vouloir amorcer des contacts fondés sur une approche sécuritaire commune face à un ennemi commun : l'Iran, et le croissant chiite.

 

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Eleni Caridopoulou

Il faut que les femmes libanaises , à part les chiites, se préparer de porter ce grand manteau noir comme en Iran surtout les chrétiennes qui ne sont pas habituées , attention !!!!

RE-MARK-ABLE

Là où on veut voir sunnite / chiite n'est en fait qu'une friction entre une partie des musulmans qui abdiquent devant l'usurpation de la terre usurpée de Palestine et une autre qui résiste face aux injustices faites aux peuples spoliés par cette arrogante usurpation, de crainte de se voir volé à leur tour .

Et ma foi , la partie résistante arrive à faire entendre sa voix , et de quelle façon !!!!

Tout le reste du roman à l'eau de rose rouge sang .

Bery tus

l'affaire du croissant chiite remonte a plus loin que 2004 ..

Le Faucon Pèlerin

"Depuis Alep, Ali Akbar Velayati affirme que "la ligne de résistance part de Téhéran et traverse Bagdad, Damas et Beyrouth pour atteindre la Palestine".
Selon l'abc de la géométrie, le plus court chemin est la ligne droite qui traverse Bagdad, Damas et le Golan où se trouve déjà l'ennemi israélien. Dont acte.

Le Faucon Pèlerin

Liban : "Pas de concession sur la souveraineté, l'indépendance et la politique de distanciation."
Le Président Michel Slaiman.

stambouli robert

JOLI CARTE OU ISRAEL EST CITE DE MULTIPLES FOIS DANS L'ARTICLE MAIS DISPARAIT DE LA CARTE ET EST REMPLACE PAR LA CISJORDANIE ALORS QUE GAZA EST CITE ............
Jusqu'a quand ces betises qui rappellent que dans les dictionnaires vendus au Liban il y a 50 ans les pages ou Israel apparaissait etaient dechires avec au verso de la meme page l'Islam ou l'Iran parfois etaient eux aussi dechires de facto
Comment arriver a une paix durable , valable et sincere entre toutes les parties avec cette mentalite , les guerres ne pouvant rien resoudre dans ce cas


gaby sioufi

la politique discriminatoire envers les sunnites menée par Nouri el-Maliki, Premier ministre irakien chiite et pro-iranien, ont été la cause du déclenchement d'une guerre confessionnelle ....
CECI nous menerait logiquement a confirmer le role de l'iran, QUI LUI a voulu de cette provocation, LUI a envisage la creation de l'IS et/ou de qq strategie similaire.

les americains eux ? on ne voit pas ce que Trump fait de mieux que l'obama !
mais bon dirions nous, C Trump, nous devons nous attendre a autre chose que ses tweets / menaces



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TOUS S,ATTENDAIENT A CA GRACE A L,IDIOTIE DU LUNATIQUE GWB ET SES SUCCESSEURS ! IL FAUT Y REMEDIER MAIS CE SERA AU PRIX DE NOUVELLES GUERRES ET CATASTROPHES DANS LA REGION !

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