Au Moyen-Orient, la saison 3 de Game of Thrones

Le prince héritier d'Arabie Saoudite, Mohammed Ben Salmane. Photo Reuters

rétro 2017

2017 marque clairement la fin d'un cycle, mais les nouveaux rapports de force ne sont toujours pas acceptés par l'ensemble des acteurs.

09/01/2018

Le big boss n'est pas de retour, mais il a la capacité de mener des coups d'éclat susceptible de perturber l'ensemble de l'échiquier : c'est ainsi qu'on pourrait résumer en une phrase le bilan géopolitique de l'année 2017 au Moyen-Orient.


Alors que les grandes puissances régionales (Iran, Russie, Turquie, Arabie saoudite) ont cherché ces dernières années à combler le vide laissé vacant par le retrait relatif de Washington dans la région, ils ont dû, cette année, s'adapter à la politique aussi imprévisible que pyromane du président américain Donald Trump. Si ce dernier n'a pas renforcé l'engagement américain dans la région – il montre d'ailleurs une certaine continuité par rapport à son prédécesseur sur ce plan –, il a voulu se démarquer de Barack Obama sur plusieurs dossiers-clés prompt à rabattre les cartes régionales. Bombardements de la base aérienne d'al-Chaayarate en Syrie, réconciliation avec les alliés historiques saoudien et israélien, discours belliciste contre l'Iran, avec la remise en question de l'accord nucléaire, reconnaissance de Jérusalem en tant que capitale d'Israël : le Moyen-Orient a vécu 2017 au rythme des secousses américaines. Cela n'a pas pour autant empêché les autres puissances de tenter d'accroître leur influence en cette période de large – et d'obscure – recomposition.

 

(Repère : Près de sept ans de conflit en Syrie)


Le grand perdant
En ce sens, l'année 2017 aura été marquée par la défaite territoriale de l'État islamique, ce groupe paraétatique qui aura réussi à bouleverser la donne régionale trois années durant, mais qui aura également servi de bouc émissaire idéal, unifiant contre lui de nombreux acteurs aux stratégies concurrentes. La fin du califat, mort mais pas encore enterré, a ouvert une nouvelle bataille pour la conquête des territoires repris, et remis sur le devant de la scène des conflits qui avaient été pour un temps mis entre parenthèses. Celui opposant les Kurdes d'Irak au gouvernement central a certainement été le plus spectaculaire pour l'instant. Menés par leur leader historique, Massoud Barzani, les Kurdes ont très rapidement perdu ce qu'ils avaient mis des années à conquérir : ils sont passés en quelques heures de l'euphorie du référendum sur l'indépendance à la perte de la ville de Kirkouk, symbolisant leur impossibilité de réaliser leur rêve historique. Ils font partie des grands perdants de l'année 2017.


Triple viseur
A contrario, c'est bien l'Iran qui semble être pour l'instant le grand gagnant de l'année. Les Iraniens ont largement bénéficié de la chute du califat pour accroître leur influence, tant en Irak qu'en Syrie, et pour donner réalité au fameux « croissant chiite », qui relie Téhéran à la Méditerranée. Si l'on ne prend pas en compte les États-Unis et peut-être même la Russie, l'Iran apparaît aujourd'hui comme la grande puissance régionale, capable d'imposer son agenda sur différents théâtres d'opérations (Liban, Irak, Syrie et, dans une moindre mesure, Yémen). La victoire iranienne et celle de ses obligés, au premier rang duquel figure le Hezbollah, demeure toutefois fragile. Téhéran est dans le triple viseur américain, saoudien et israélien, et apparaît aujourd'hui davantage comme une puissance déstabilisatrice que comme un hégémon stabilisateur. Les manifestations récentes (et qui continuent, à l'heure de mettre sous presse) sur la scène intérieure, et la guerre politique que se livrent conservateurs et modérés en préparation de la future succession du guide suprême, sont autant de facteurs susceptibles de déstabiliser la République islamique.


Aventures impulsives

Son principal rival, l'Arabie saoudite, n'attend que cela. Pour la troisième année consécutive, la guerre froide qui oppose les deux mastodontes du Golfe a connu des périodes de crises, faisant craindre une confrontation directe entre les deux acteurs. D'autant que l'Arabie saoudite a connu une révolution de palais en 2017, remettant en question plusieurs piliers du régime. En prince trop pressé, Mohammad ben Salmane pourrait être désigné personnalité politique de l'année au Moyen-Orient. Il a écarté son rival Mohammad ben Nayef pour prendre la place de prince héritier, il a été à l'origine de la mise au ban du Qatar, il a mis au pas ses rivaux politiques en les retenant en otage dans la prison dorée du Ritz, il a lancé la révolution culturelle et sociale en promouvant le divertissement et en restreignant les pouvoirs de l'establishment religieux. Mais l'entreprise du futur roi d'Arabie est aussi fragile qu'un château de cartes. MBS est peut-être un visionnaire, il n'en reste pas moins un despote. Sa politique étrangère ressemble pour l'instant à une succession d'aventures impulsives n'ayant pas vraiment donné de résultat concluant : son intervention au Yémen, l'initiative contre le Qatar ou sa gestion de l'affaire Saad Hariri, le Premier ministre libanais, peuvent au mieux être qualifiés de semi-échec. Tout reste à faire pour l'Arabie saoudite, qui peut toutefois à nouveau compter sur le soutien total de Washington et sur une alliance de circonstance avec Israël, tout aussi inquiet par l'interventionnisme iranien dans la région.

 


De jure, pas de facto
Le principal concurrent de l'Arabie pour le leadership du monde sunnite, la Turquie, ne se trouve toutefois pas dans de meilleures conditions. L'année 2017 est dans la pure continuité de l'année 2016 en Turquie, avec un renforcement des pouvoirs du président Erdogan et une continuation du mouvement de purges, qui permet de réprimer les contre-pouvoirs. Et les relations avec l'Occident étant de plus en plus conflictuelles, malgré l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, la Turquie a renforcé ses alliances avec la Russie et l'Iran. D'ailleurs, sur le plan des valeurs, Ankara semble désormais beaucoup plus proche de Téhéran et de Moscou. Mais il reste toutefois nettement plus dépendant de l'Occident sur les plans économique et stratégique.


Le dernier candidat au rôle d'hégémon régional, la Russie, a connu une année 2017 assez satisfaisante au Moyen-Orient. La Russie s'est attribué la victoire contre l'EI alors qu'elle n'a pas participé aux deux plus grandes batailles contre l'organisation jihadiste à Raqqa et à Mossoul. La Russie a commencé à célébrer sa victoire militaire en Syrie, tout en multipliant les initiatives diplomatiques pour la convertir en succès politique, sans y parvenir, jusqu'à présent. Moscou a consolidé son retour sur la scène régionale en multipliant les échanges diplomatiques avec Le Caire, Ankara, Téhéran et l'État hébreu, et en s'impliquant davantage sur le dossier libyen. Moscou doit toutefois réussir à imposer la « pax poutinia » en Syrie, pas seulement de facto mais également de jure, pour pouvoir définitivement se voir attribuer la victoire dans ce conflit.

 

(Lire aussi : Même si la paix est loin d'être gagnée, Moscou récolte les premiers fruits de son intervention)


Aucun de ces candidats ne pouvant réellement prétendre à se substituer à la « Pax americana », la région devrait rester particulièrement instable en 2018, d'autant que les nouveaux rapports de force ne sont pas encore acceptés par l'ensemble des acteurs. Les victoires à la Pyrrhus contre l'EI, au prix de la destruction des villes et de la fuite des populations, ne règlent pas les problématiques fondamentales auxquels sont confrontés l'Irak et la Syrie. Ainsi, si 2017 marque clairement la fin d'un cycle dans la région, rien ne permet de dire aujourd'hui que le prochain sera moins conflictuel.

 

Commentaire

Quel visage pour la Syrie de demain ?

 

 

 

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