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Idées

Erdogan, Jérusalem et le leadership du monde arabo-musulman

Commentaire
23/12/2017

Le 13 décembre, lors d'un sommet extraordinaire de l'Organisation de la conférence islamique (OCI) tenu à Istanbul à l'invitation du président turc Recep Tayyip Erdogan, celui-ci a exhorté l'ensemble des pays membres de l'organisation et la communauté internationale à reconnaître Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine, en réponse à la décision américaine de déclarer la ville capitale d'Israël. Usant d'un langage ferme, le leader turc a accusé le président américain Donald Trump d'avoir une « mentalité sioniste » et d'offrir Jérusalem à Israël, qu'il a qualifié d'« État de terrorisme et d'occupation », avant de déclarer : « Nous n'abandonnerons pas Jérusalem; Jérusalem est notre ligne rouge. »

Ce discours est certes indissociable de la personnalité d'Erdogan, qui s'inscrit dans la lignée des sultans ottomans, et qui se voit en particulier comme l'héritier du sultan Abdulhamid II qui s'était fait le chantre de l'islam, avait défendu la Palestine contre l'immigration juive au XIXe siècle et s'était opposé aux grands desseins des puissances occidentales dans la région. Mais, au-delà de porter la « marque erdoganaise », ce discours est un discours purement politique qui sert plusieurs objectifs.

 

(Lire aussi : Don Donald, l'édito d'Issa GORAIEB)

 

Porte-parole des « sans-voix »
D'une part, à un moment où le Parti de la justice et du développement (AKP) – au pouvoir depuis 2002 – connaît une érosion relative de sa popularité sur la scène politique intérieure, agir sur la question de Jérusalem permet à Erdogan, chef du parti et président de la République, de consolider sa base électorale. Celle-ci, composée en majorité de Turcs pieux et conservateurs, est attachée à la cause palestinienne et galvanisée par ce genre de discours à connotation islamique, qui défend Jérusalem, le troisième lieu saint de l'islam.

D'autre part, ce discours est à replacer dans le contexte des difficultés que connaît actuellement la Turquie sur le plan régional. En effet, ce discours permet à Ankara de regagner en prestige au Moyen-Orient par le truchement de la cause palestinienne. Conscient que le chemin vers le cœur et les esprits des populations arabo-musulmanes passe par Jérusalem, Erdogan s'est saisi d'une tribune internationale comme l'OCI pour se présenter en défenseur de Jérusalem et champion des musulmans opprimés. Cette posture n'est pas nouvelle : il s'agit d'un jeu auquel le leader turc s'est prêté tout au long de la décennie 2000, notamment lors de l'épisode du sommet de Davos en mai 2009, lorsqu'il a qualifié Israël d'État « barbare et assassin », et lors de l'épisode du Mavi Marmara en mai 2010, lorsqu'il a donné son feu vert à l'envoi d'une flottille d'aide humanitaire à destination de Gaza dans une tentative d'y rompre le blocus israélien. Cette stratégie avait payé puisqu'à la veille des révolutions arabes Erdogan était perçu comme le nouveau Gamal Abdel Nasser de la région, et la Turquie comme le cœur battant de la « oumma ».

Enfin, le discours du président turc à l'OCI obéit à une logique de realpolitik : il s'agit de voler le leadership du monde sunnite à l'Arabie saoudite, rivale et « peer competitor » de la Turquie. En tirant la sonnette d'alarme sur la « grande catastrophe » que représente la décision américaine sur Jérusalem, Ankara se distingue des monarchies arabes conservatrices, notamment celle de Riyad, dont la position sur ce dossier fut timide, voire absente. Ainsi, face à l'Arabie saoudite accusée d'avoir « vendu la Palestine » et de s'être soumise aux États-Unis, la Turquie fait figure de porte-parole des « sans-voix » et apparaît comme la seule puissance sunnite qui ose s'opposer à l'Occident impérialiste. En ce sens, l'objectif d'Erdogan lors du sommet de l'OCI était d'amener le centre de gravité du monde sunnite de l'Arabie saoudite, gardienne des deux lieux saints, vers la Turquie, championne du troisième lieu saint et héritière du califat.

 

(Lire aussi : Washington va laisser passer l’orage pour présenter son plan de paix)

 

« Business as usual »
Force est de constater néanmoins qu'en dépit de la fermeté oratoire du leader turc, aucune mesure concrète n'a été annoncée pour contrer la décision américaine et protéger Jérusalem. Pire : il semble qu'Ankara ait progressivement baissé le ton. Ainsi, après avoir annoncé lors du sommet de l'OCI que la Turquie ouvrirait une ambassade à Jérusalem, Erdogan a déclaré le 17 décembre dans un discours à Karaman (sud de la Turquie) : « Parce que la ville (Jérusalem) est sous occupation, nous ne pouvons pas juste y aller et ouvrir une ambassade. Mais si Dieu le veut, ce jour est proche et nous ouvrirons officiellement notre ambassade là-bas. » Cela signifie que la Turquie n'installera une ambassade à Jérusalem que lorsqu'un État palestinien indépendant est établi avec Jérusalem-Est comme capitale. Or, ceci correspond à la position de presque tous les pays membres de l'ONU et n'est en rien spécifique à la Turquie ! En plus, pour qui lit entre les lignes, cette déclaration d'Erdogan signifie le maintien des relations turco-israéliennes, dans l'attente qu'un État palestinien soit établi.

La Turquie joue ainsi habilement au « grand écart » : elle se pose en championne de la cause palestinienne pour conquérir les cœurs et les esprits des populations arabo-musulmanes, mais, en coulisses, elle continue son « business as usual » avec Israël, avec le maintien des relations commerciales, militaires et énergétiques. Si le président turc est « révisionniste » sur le plan du discours, il reste un leader pragmatique sur le plan des actes et de la conduite politique réelle. En maîtrisant l'art de la communication politique, il réussit à galvaniser l'opinion publique arabe sans pour autant s'aliéner un partenaire stratégique comme Israël.

Ceci dit, la position turque sur Jérusalem, même si elle reste limitée aux déclarations et paroles enflammées, n'est pas sans avoir d'incidence en politique. Même s'il ne change pas la donne internationale et le rapport de force, le discours d'Erdogan a pour mérite de porter la voix du monde musulman en Europe et aux États-Unis. Puissance moyenne émergente avec une présence non négligeable sur la scène internationale, la Turquie est « entendue » et sa position prise en compte par les grandes puissances. De plus, la Turquie est le seul pays a majorité musulmane qui est membre de l'OTAN et candidat à l'Union européenne : elle possède ainsi des leviers d'influence et peut relayer la voix des « Petits » dans le cercle des « Grands ».

 

Jana J. Jabbour est enseignante en relations internationales à Sciences Po Paris et à l'Université Saint-Joseph. Dernier ouvrage : « La Turquie, l'invention d'une diplomatie émergente » (CNRS, 2017).

 

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gaby sioufi

oh lala!
auront ils a choisir entre lui et khamenai par exemple ?
"" " les saoudiens ?
" " sissi ?

Moi, Libanais -SI J'AI A CHOISIR - je choisirais plutot Quasimodo !

Le Faucon Pèlerin

Pour avis : Le "sultan" Erdogan a limogé 150.000 fonctionnaires , à fait arrêter des journalistes par douzaines et jeté en prison plus de 50.000 opposants ou jugés comme tels."
L'OBS du 21/12/2017 p. 87.

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