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Liban

Soha Bsat Boustani, la dame en noir au service de l’enfance

Le portrait de la semaine

Depuis qu'elle a pris sa retraite de l'Unicef, il y a presque deux mois, l'ancienne directrice de communication au sein de cet organisme onusien, Soha Bsat Boustani, prend le temps de se reposer, après une longue période de stress. Mais elle se concocte déjà un nouveau projet professionnel, toujours au service de l'enfance.

18/12/2017

On l'appelle la dame en noir, car elle est presque toujours vêtue de noir, histoire de se fondre dans la masse, de se faire « transparente ». Mais dans son intérieur particulièrement lumineux qui donne sur la mer, rue Bliss, où elle est assise en tailleur, vêtue de bleu, une cigarette à la main, le rouge et le blanc dominent, avec harmonie. Et sur son visage encadré de boucles brunes, ce sourire qui ne la quitte jamais. Soha Bsat Boustani est de ces femmes qui marquent ceux qui la côtoient. Non seulement par sa passion, son engagement et sa persévérance pour les causes qu'elle a défendues durant 35 ans auprès de l'Unicef, à l'étranger comme au Liban, et qui lui donnaient le sentiment de pouvoir escalader des montagnes au service de l'enfance. Mais par son immense humanité surtout.

Une humanité telle, qu'elle n'a pu s'empêcher, parfois, de dépasser cette distance nécessaire à tout professionnel onusien, pour porter assistance à une famille démunie, sauver un enfant malade, scolariser de petits réfugiés, palestiniens ou syriens... « J'ai eu beaucoup de mal, au début de la crise syrienne. Je n'arrivais pas à respecter l'obligation de distanciation, à faire la différence entre mon statut à l'Unicef et mon rôle d'être humain, reconnaît-elle. Il m'est arrivé d'organiser des collectes, de distribuer mon salaire aussi, lorsque j'estimais qu'au niveau institutionnel, les choses n'allaient pas assez vite. »

Est-ce parce que cette ancienne directrice de communication est née avec une cuiller en argent dans la bouche ? Est-ce parce qu'elle a grandi en se sentant privilégiée qu'elle en a longtemps ressenti une profonde culpabilité ? « Je suis une révoltée », observe-t-elle. À 16 ans, sportive de haut niveau, elle participait déjà aux manifestations. « Et puis ce conflit entre moi et moi-même, entre ce que la vie m'a donné et ce qu'elle m'a ôté, m'a accompagnée toute ma vie. » Car la vie n'a pas toujours été tendre avec celle qui s'est retrouvée veuve à 25 ans, en pleine guerre libanaise, avec un enfant de huit mois.

« Je n'aime pas le terme de résilience »

« Un électron libre ». C'est également ainsi que se définit Soha Bsat Boustani. Parce qu'elle « n'a pas peur d'exprimer ses désirs, désirs d'agir et non pas de plaire ». Elle n'a pas craint de dire tout haut ce qu'elle pensait, lorsqu'elle a estimé que la réponse aux crises n'était pas adéquate. « Je ne suis pas de ceux qui pratiquent l'autosatisfaction », fait-elle remarquer. Dans son intérieur aussi, rien n'est conventionnel, mais tout à l'unisson. Comme son espace réception, agrémenté de meubles de famille, de pièces d'art et d'objets glanés ici ou là, lors de ses nombreux voyages, empreints chacun d'un souvenir, d'une histoire, d'un moment de vie. Même les chaises de sa salle à manger sont chacune unique, chinées à Basta ou achetées sur un coup de cœur.

Les nombreuses crises humanitaires et personnelles qu'elle a vécues ont certes laissé des traces. « Je n'aime pas le terme de résilience », révèle-t-elle, estimant que les victimes d'une situation dramatique « acceptent, parce qu'elles n'ont pas d'autre choix, parce qu'elles n'ont plus l'espoir de vivre comme avant ». Les enfants dans l'obligation de travailler, ceux qui ont perdu un proche, ceux qui font face à la maladie ou à la grande pauvreté, l'ancienne directrice de communication en a rencontré des tas. « L'espoir de changer les choses et d'améliorer leur situation me portait, affirme-t-elle. C'est pourquoi je n'ai jamais baissé les bras », même lors des missions humanitaires les plus difficiles. « Et puis à l'Unicef, j'étais là où il fallait. »
Ses souvenirs les plus poignants ? Au Pakistan, où elle était affectée aux reportages, aux repérages et aux tournages, où elle a vu des enfants casser le bois de leur maison pour le vendre et se nourrir. « Ce jour-là, et alors que je ne prends jamais de photos lors de mes interventions, j'ai pris une fillette en photo, qui a fait la une de magazines français », se souvient-elle. Au Rwanda aussi, où elle a vu des nourrissons déposés sous le lit de leurs mères atteintes du sida, agonisantes. « Je n'ai jamais su ce qu'il est advenu de ces bébés », dit-elle avec émotion.

Lire et écouter de la musique

Depuis son appartement où elle s'adapte à son nouveau statut de retraitée, au sein de sa famille reconstruite, Soha Bsat Boustani prend désormais le temps de flâner, de savourer les petits plaisirs de la vie, de s'adonner à des loisirs qu'elle a longtemps occultés, de faire des escapades à l'étranger pour aller voir ses trois petits-enfants. « Il n'y a pas deux mois, je sautais encore du lit pour aller retrouver mon équipe dès les premières heures de la journée. Mais à présent, il m'arrive de lire quatre heures d'affilée le matin », avoue-t-elle, évoquant ses préférences pour Paul Auster et Elena Ferrante. L'amatrice de musique classique, fan du pianiste-compositeur Glenn Gould, a aussi remis la musique chez elle. « J'ai surtout réalisé que mon vieux tourne-disque était en panne et que je n'avais pas écouté de musique depuis des années », raconte-t-elle en riant.

Mais cela ne veut pas dire pour autant que l'ancienne responsable de la communication au sein de l'Unicef savoure sa retraite. « J'en profite pour me reposer, rectifie-t-elle. Je n'avais pas réalisé combien j'étais épuisée. » Une grosse fatigue liée au stress de la crise syrienne qu'elle accompagne depuis 2011. Dans le feu de l'action, c'était « l'adrénaline » qui la poussait « à aller régulièrement sur le terrain », pour voir de près la misère, les drames, les malheurs de l'enfance réfugiée, pour en parler avec les mots et les images qu'il fallait, afin que le monde sache et que des solutions soient rapidement envisagées. Six mois déjà qu'elle a cessé d'aller sur le terrain, car elle n'en pouvait plus. « Cette crise est l'une des plus difficiles de ma carrière de par sa durée. Sans compter qu'on n'en voit pas le bout, que la situation des réfugiés ne s'améliore pas », regrette-t-elle.

Malgré ce constat, malgré une carrière d'une grande richesse qui l'a conduite aux quatre coins du monde durant 14 ans avant de la ramener au Liban, parce qu'elle a choisi d'y suivre les siens, Soha Bsat Boustani évoque un « sentiment d'inachevé ». « J'ai quitté l'Unicef en pleine campagne nationale contre la violence envers les enfants. J'aurais tellement voulu voir le résultat de ce travail », souligne-t-elle. Mais la jeune retraitée n'est pas femme à se laisser abattre. Et puis elle craint par-dessus tout « de devenir paresseuse ». Elle envisage déjà de faire du bénévolat au bénéfice de l'enfance, au service de l'art aussi, car elle y est « particulièrement sensible », et se concocte de nouveaux projets professionnels, en tant que consultante probablement.

Côté famille, cette passionnée de voyage prépare déjà « le long périple » qu'elle envisage de faire avec son époux, Rafic Boustani, et leur fils de 22 ans. De Soha Bsat Boustani, sa grande amie, Leila Shahid, ancien ambassadeur de Palestine née au Liban, dira à L'OLJ : « Je souhaite au Liban beaucoup de Soha Bsat et de Rafic Boustani. » Mme Shahid salue non seulement le parcours exemplaire d'une « grande dame de l'Unicef, généreuse, sensible, rassembleuse autour de l'enfance », mais aussi « l'exemple de coexistence, de sincérité et d'intégrité de ce couple mixte », qu'elle décrit comme « une lueur au bout du tunnel ».

 

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