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Liban

Youssef Fenianos, abadaye zghortiote et fier de l’être

Le portrait de la semaine

C'est à Tripoli, non à Zghorta, que la vie du ministre des Travaux publics a pris un tournant décisif.

20/11/2017

Ses partisans comme ses rivaux ne peuvent que l'admettre : Youssef Fenianos est un abadaye. L'anthropologue Antoine Doueihy propose, dans son ouvrage sur la société de Zghorta, cette définition de l'image de l'abadaye zghortiote : « De tout temps, l'image du Zghortiote est celle du guerrier, représentant l'exemple parfait du cavalier de la montagne maronite. Ce visage de Zghorta qui fait son originalité aussi bien dans la société libanaise que dans le Nord maronite, accompagné d'un sentiment de différence et de supériorité, imprime à la collectivité zghortiote une confiance quasi mythique en elle-même. » Le ministre des Travaux publics et des Transports Youssef Fenianos qui reçoit ce qualificatif comme le compliment le plus flatteur en propose, quant à lui, cette définition : « Être un abadaye, c'est dire tout ce qui me vient à l'esprit, sans aucune réserve. »

L'action de dire tout ce qui lui vient à l'esprit ne porte pas uniquement sur le fond de ses propos, mais aussi sur la forme. Le ministre des Marada n'a pas retenu de l'image du typique zghortiote que cette qualité de force. Il est reconnu à son accent caractérisé par une insistance particulière sur les « o » et les « é ». Souvent, lors des conférences de presse organisées au sujet de l'expansion de l'aéroport de Beyrouth, on l'entend parler de matôr au lieu de matâr. Certains s'en réjouissent, d'autres estiment que le ton est plutôt strident. « J'ai toujours vécu à Zghorta et presque jamais à Beyrouth, je ne vois pas comment ou pourquoi les choses se passeraient différemment », précise Youssef Fenianos qui relève qu'il n'a jamais travaillé son accent, et qu'il ne compte pas le faire malgré les quelques remarques qu'on lui adresse parfois.

Dans le cabinet d'avocats Dayé

C'est à Tripoli, et non pas à Zghorta, que la vie de Youssef Fenianos a pris un tournant décisif. Alors qu'il était toujours étudiant en physique, il postulait pour un emploi à la banque Adcom à Zghorta lorsque l'employeur lui a clairement dit qu'il n'était pas éligible pour ce poste car il n'avait pas une licence en droit ou son équivalent. Ambitieux et déterminé, le jeune homme décide de s'inscrire au département de sciences politiques à l'Université libanaise. Quelques minutes avant de soumettre le formulaire de sa demande d'inscription à l'administration, il fait la connaissance de Georges Yammine dans le café d'Abou Assaad Doueihy, à Tripoli. Lui-même détenteur d'une licence en sciences politiques, Georges Yammine saisit un crayon, barre « sciences politiques » et écrit à la place « droit ». « Ce moment a littéralement changé ma vie », commente le ministre des Travaux publics qui n'est plus jamais retourné à la banque Adcom.

Pour Youssef Fenianos, le hasard a bien fait les choses. N'était-ce cette rencontre, il n'aurait pas fait son stage dans le cabinet d'avocats de Bassam Dayé, il n'aurait pas non plus découvert Tripoli, « le vrai visage de la plus grande ville du Liban-Nord ». L'expérience à Tripoli a été pour le moins formatrice et enrichissante pour le ministre des Travaux publics. Non seulement il sera formé pour devenir un brillant avocat spécialisé en droit pénal, mais il sera initié à un domaine qui le passionne depuis son plus jeune âge : la politique. « J'ai grandi dans une famille fortement impliquée dans la politique et très proche des Frangié », raconte-t-il. Le ministre des TP a gravi les échelons au sein des Marada avant de devenir l'un des piliers de la formation politique.

Ce n'est un secret pour personne que le ministre des TP entretient d'excellentes relations avec le tandem chiite. Lorsque le courant des Marada a été fondé, dans sa version moderne, il s'est occupé du dossier des relations du parti avec les chiites et le Hezbollah. « J'accorde le plus grand soin à ce dossier dont je m'occupe depuis 15 ans déjà», dit-il. «Il ne s'agit pas uniquement de s'intéresser à l'aspect strictement politique du dossier, mais à son aspect religieux, dogmatique et populaire également », ajoute-t-il. Youssef Fenianos est familier des détails les plus minutieux, des fondements et du quotidien de la communauté chiite : leur vocabulaire, le mois de mouharram, les dix jours de Achoura, la date du martyre de Abul Fadl al-Abbas qu'il retient comme il a retenu le code pénal.

« Ma tartine d'œufs brouillés »

Loin du droit, Youssef Fenianos est un passionné de la musique envoûtante de la flûte. Il avoue par ailleurs qu'il fredonne depuis quelque temps un air de Feyrouz, Kifak Enta. Depuis la terrasse de sa maison à Ehden, qui surplombe le village, la vallée et la montagne, il pose son regard sur les images du passé, les saveurs de l'enfance. « Mon père était responsable de l'équipe zghortiote de football as-Salam, raconte-t-il. Nous recevions chez nous les joueurs de l'équipe, des supporteurs, beaucoup de monde, et ma mère lavait de ses propres mains les uniformes de 12 ou 15 joueurs », poursuit-il. De la même façon que la maison de Youssef Fenianos grouille de monde à n'importe quel moment de la journée, ou encore de la nuit, sa maison d'enfance l'était aussi. « Je n'ai jamais, de toute ma vie, déjeuné ou dîné seul », raconte-t-il.
Et pourtant, sa « madeleine de Proust », Youssef Fenianos ne l'a pas goûtée lors d'un festin ou d'un dîner des plus fins. « Je me souviens toujours du temps où je travaillais dans le champ d'orangers de l'ancien président de la République Sleiman Frangié. J'emmenais avec moi une tartine d'œufs brouillés. Je la sortais du sac au moment de la pause de 10 heures », se souvient-il. Ce bonheur enroulé dans un sandwich provoque l'esquisse d'un sourire sur le visage de Youssef Fenianos. Il s'attache à ses origines, à la ville de l'hiver comme au village de l'été, et à cette chanson de Feyrouz qui sent la nostalgie, les parfums du temps révolu et les surprises d'une enfance presque toujours heureuse.

 

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L'Orient-Le Jour

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Georges MELKI

"la date du martyre de Fadl al-Abbas qu'il retient comme il a retenu le code pénal."
J'espère qu'il ne fait pas subir de simplifications au code pénal, comme il le fait ici:il s'agit d'Abul Fadl al-Abbas, (et non de Fadl al-Abbas), l'un des fils de Ali ben abi-Taleb...

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