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Liban

Élie Karamé, quand engagement et opposition riment avec l’attachement aux fondamentaux

Le portrait de la semaine

L'ancien chef des Kataëb et leader de l'ex-opposition au sein du parti, à l'époque de l'occupation syrienne, s'est distingué par un parcours politique atypique.

Yara ABI AKL | OLJ
18/09/2017

Si nombre de Libanais perçoivent la politique politicienne qui marque leur quotidien depuis des années comme un vivier de corruption et de mensonges, il reste que certaines figures de proue – assez rares – intègrent l'arène politique en restant fidèles, quelles que soient les circonstances, à leurs principes et constantes, même si cela doit leur coûter très cher.

Élie Karamé, ancien président du parti Kataëb et leader du mouvement de l'ex-opposition au sein du parti, à l'époque de l'occupation syrienne, appartient à n'en point douter à cette catégorie, ce qui explique peut-être son retrait de la vie publique libanaise après les législatives de 2009.

L'histoire d'Élie Karamé avec les Kataëb remonte à 1956. Comme l'écrasante majorité de la première génération d'adhérents à ce parti, fondé en 1936, c'est surtout le charisme et le discours national de Pierre Gemayel, fondateur des Kataëb, qui ont attiré Élie Karamé, alors âgé de 16 ans, et qui l'ont poussé à intégrer les rangs de la formation. Mais à cela s'ajoute un facteur familial important : Élie Karamé avait rejoint son frère affilié aux Kataëb quelques années plus tôt.

Entre médecine et politique

En 1960, Élie Karamé, devenu étudiant en médecine, occupe le poste de président de l'Union des étudiants, avant de contribuer à fonder la section estudiantine des Kataëb en 1965. Ses études en endocrinologie ne modifient en rien son engagement au sein des Kataëb. Bien au contraire, il parvient à mettre toutes ses connaissances médicales au service de la cause noble pour laquelle son parti luttait farouchement, notamment durant les sombres années de la guerre civile entre 1975 et 1990. « Après avoir représenté le parti en Europe, j'ai été élu membre du bureau politique en 1971 », se souvient-il.

Marié à une professeure universitaire de nationalité norvégienne et père de deux garçons, Élie Karamé est fier de relever un acquis qui lui est très cher : la mise en place du conseil social et sanitaire des Kataëb. « À travers ce conseil, nous avons pu venir en aide à un grand nombre de blessés », souligne l'ancien dirigeant Kataëb, qui se souvient aussi d'avoir créé des dispensaires sur les fronts (dont trois à Furn el-Chebbak) et distribué des aides aux familles des combattants victimes des affrontements armés.

Mais, au fil des années, l'action sociale et médicale d'Élie Karamé prend une autre dimension : « Madice Gemayel (fille du fondateur des Kataëb) met en place l'association Dar el-Amal. » « En 1976, cette association nous a permis d'aider nombre de personnes à besoins spéciaux », raconte Élie Karamé, avant de poursuivre : « Cette association est aujourd'hui l'hôpital de Beit Chabab pour les personnes à besoins spéciaux. »

Premier président de parti non traditionnel

Parallèlement à son engagement « médical » au sein des Kataëb, Élie Karamé réussit à gravir les échelons politiques du parti, avant de diriger les opposants Kataëb.
Succédant à Joseph Chader en tant que vice-président des Kataëb, il préside le parti en 1984, à la suite du décès de Pierre Gemayel le 29 août. « Interrogé sur le nom de son successeur lors d'une interview donnée peu avant sa disparition, le cheikh Pierre a donné mon nom », confie M. Karamé sur un ton nostalgique. Il s'empresse, toutefois, de préciser qu'il a accédé à la présidence du parti sur base d'un scrutin démocratique interpartisan. Il est ainsi le premier président de parti non issu d'une famille politique traditionnelle – du moins parmi les partis chrétiens.

Mais, en 1986, Élie Karamé se trouve face à des tentatives de mener les Kataëb vers de nouvelles orientations, contraires à celles établies par le fondateur du parti, un demi-siècle plus tôt. « Un grand conflit m'a opposé à Samir Geagea, déjà chef des Forces libanaises (fondées par le président Bachir Gemayel), qui essayait de mettre la main sur le parti », se souvient l'ancien dirigeant Kataëb, avant d'ajouter : « M. Geagea a poussé Georges Saadé (père de Samer Saadé, actuel député Kataëb de Tripoli) à présenter sa candidature à la présidence du parti, à l'heure où je briguais un second mandat. »
Ce scrutin créa une sorte de désaccord entre Élie Karamé et l'ancien chef d'État Amine Gemayel, « dans la mesure où des proches de M. Gemayel ont exercé un forcing pour mener Saadé à la tête des Kataëb », explique-t-il.

L'opposition Kataëb

C'est ainsi que Georges Saadé remporte les élections Kataëb de 1986, mais aussi celles de 1992, de 1995 et de 1998, suivi de Mounir el-Hajj et de Karim Pakradouni, lequel avait des orientations prosyriennes en contradiction flagrante avec la longue lutte du parti pour un Liban indépendant et souverain. Face à ce tableau, Élie Karamé, attaché à cette cause noble défendue par le parti, fonde « l'opposition Kataëb », visant à rendre à la formation sa coloration souverainiste qui l'a longtemps distinguée. Ce rassemblement regroupait nombre de vétérans du parti, dont notamment Chaker Aoun, Antoine Moarbès et Antoine Jazzar, pour ne citer que quelques exemples.

« Nous nous sommes réunis chez moi à plusieurs reprises et nous avons pris des positions catégoriques contre le directoire du parti et ses orientations prosyriennes », souligne M. Karamé qui ne manque pas de révéler que ces réunions hebdomadaires se tenaient sous la surveillance des services de renseignements.
En 1994, le conflit prend une dimension judiciaire. Antoine Moarbès intente, au nom de l'opposition Kataëb, un procès contre le directoire du parti jugé « illégitime ». Mais ce n'est qu'en 2005 que le tribunal de première instance de Beyrouth rend son jugement, donnant gain de cause à Élie Karamé (radié du parti par Georges Saadé) et ses compagnons. Le verdict avait également annulé une décision prise par les Kataëb, le 6 mai 2002, de radier Amine Gemayel du parti.

Sur le front souverainiste

En dépit d'un désaccord avec M. Gemayel sur la conception de la direction du pouvoir au sein du parti, la bataille pour la souveraineté rassemble les deux hommes. Aussi se retrouvent-ils ensemble au sein du Rassemblement de Kornet Chehwane, puis du Rassemblement du Bristol et de la révolution du Cèdre de 2005. Mais la création de l'alliance quadripartite (Hariri-Joumblatt-Berry-Hezbollah) peu avant les législatives de 2005 conduit Élie Karamé à démissionner de Kornet Chehwane.

De retour au sein des Kataëb après le printemps de Beyrouth, Amine Gemayel parvient à opérer la réconciliation au sein de la formation, par le biais d'un accord conclu avec Karim Pakradouni. À ce sujet, Élie Karamé ressent une certaine « amertume », dans la mesure où il estime qu'il a été mis à l'écart, après avoir mené de longues batailles pour préserver la légalité du parti.

À la suite de l'assassinat de l'ancien ministre Pierre Gemayel, le 21 novembre 2006, Élie Karamé reprend contact avec le président Gemayel. Pour les législatives de 2009, il est candidat au Metn, à la demande de l'ancien chef d'État ainsi que de proches de l'actuel chef des Kataëb, Samy Gemayel. « Nous avons perdu ces élections parce que le parti Tachnag et certains partisans des Kataëb ne nous ont pas soutenus », indique M. Karamé.

Établi aujourd'hui en Norvège, Élie Karamé se contente d'observer la scène politique libanaise de loin. Même s'il confie « ne pas avoir de relation avec la famille Gemayel », il estime que « Samy (Gemayel) tente de suivre les pas de son grand-père », soulignant « ne pas savoir à quel point le député du Metn pourra le faire ».
Élie Karamé est l'archétype du dirigeant politique, qui, toute sa vie durant, a farouchement lutté pour défendre une noble cause. Un dirigeant resté fidèle, contre vents et marées, aux fondamentaux auxquels il croit. Une qualité de plus en plus rare dans le monde politique d'aujourd'hui...

 

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Saliba Nouhad

Ayant vécu cette période et connu de près tous ces individus, le Dr Elie Karame est l'archétype du Libanais intègre, honnête, nationaliste, mais un peu idéaliste, rêveur et naïf qui, malheureusement était tombé dans le jeu morbide des clans et dynasties familiales, et qui, sans appui solide devant des renards sans foi ni loi, n'a pas pu tenir le coup et trahi de l'intérieur de son parti qui était devenu l'ombre de lui-même!
Quel dommage et, croyez-moi, des personnes similaires, il y en a par milliers au Liban, sauf qu'elles n'ont pas droit au chapitre, dérangent la médiocrité et corruption ambiantes et finissent désabusées soit en Norvège, Canada ou Australie...

Le Faucon Pèlerin

Nommer Karim Pakradouni, un pro-syrien, à la tête des Kataéb, c'est exactement nommer Ali Baba à la tête de la Banque du Liban.

MICHAEL KASSOUF

Merci d'avoir mis en relief une des rares personnes dans le monde politique libanais dont les aspirations n'engagent que son humanite et son devouement.

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