Idées

Ce que Luther nous apprend sur les révolutions techniques

Anniversaire de la Réforme protestante
04/11/2017

Il y a 500 ans cette semaine, un prêtre peu connu, enseignant de théologie à l'université, entreprenait une action remarquable pour son époque : il a cloué une pétition sur une porte, appelant à un débat universitaire sur le commerce des « indulgences » par l'église catholique – la promesse de passer moins de temps au purgatoire contre de l'argent.
Il est largement reconnu aujourd'hui que les « 95 thèses » de Luther qu'il avait affiché sur la porte de l'église du château de Wittenberg en Allemagne ont déclenché la Réforme protestante. En moins d'un an, Luther est devenu l'un des personnages les plus célèbres d'Europe. Ses idées ont remis en question non seulement une coutume de l'Église et l'autorité du pape, mais aussi la relation de l'Homme avec Dieu. Elles ont remodelé le pouvoir et l'identité de l'Église, au point que ses effets se font encore sentir aujourd'hui.
Pourtant, ainsi que le dit l'historien Diarmaid MacCulloch dans son livre A History of Christianity: The First Three Thousand Years, les deux siècles qui ont précédé Luther ont été marqués par une contestation quasi permanente de la suprématie du pape en matière de philosophie, de théologie et de politique. Comment les préoccupations d'un théologien de second ordre en Saxe ont conduit à une révolte religieuse et politique d'une telle ampleur ?

Transformation radicale
Les techniques émergentes de l'époque ont joué un rôle essentiel. Quelques décennies avant que Luther ne se lance dans sa contestation, un forgeron allemand du nom de Johannes Gutenberg avait inventé un nouveau système de caractères mobiles qui permettait de reproduire des mots écrits beaucoup plus rapidement et pour moins cher qu'en utilisant des supports en bois plus fragiles. L'invention de la presse d'imprimerie a été quelque chose de révolutionnaire, car son développement exponentiel a permis la dissémination des idées à grande échelle. En 1455, la « Bible de Gutenberg » était imprimée au rythme d'environ 200 pages par jour, bien plus que la trentaine de pages journalière que pouvaient fournir des scribes bien entraînés. À l'époque de Luther, le rythme d'impression a atteint 1500 pages par jour. Entre 1450 et 1500, l'amélioration des techniques et la chute des coûts se sont traduites par une hausse spectaculaire de l'accès à l'écrit, bien qu'à en croire les estimations, seul 6 % de la population savait lire et écrire.
Luther a vite compris le potentiel de l'imprimerie pour diffuser son message, choisissant une nouvelle forme d'expression écrite, courte et claire, en allemand, la langue du peuple. Il était déterminé à parler « comme on le fait sur les marchés », et au cours des décennies suivantes, plus 100 000 copies de sa Bible ont été imprimées à Wittenberg, contre à peine 180 copies de la Bible en latin de Gutenberg.
Produisant des textes courts et percutants, la nouvelle technique d'impression a transformé radicalement le secteur. Lors de la décennie précédant les thèses de Luther, les imprimeurs de Wittenberg ne publiaient en moyenne que huit livres par an, tous en latin, destinés aux universitaires du lieu. Mais selon l'historien britannique Andrew Pettegree, ils ont imprimés en moyenne 91 livres par an et tirés un total de 3 millions d'exemplaires entre 1517 et 1546 (année de la mort de Luther). Pettegree a calculé que Luther a écrit un tiers des livres publiés durant cette période, et le rythme des publications a continué à croître après lui.
Du fait de la presse à imprimer, la controverse religieuse entretenue par Luther s'est très largement répandue, encourageant la révolte contre l'Église. Jared Rubin, un historien spécialisé en Histoire économique, a montré que la simple présence d'une presse à imprimer dans une ville avant 1500, augmentait la probabilité qu'elle devienne protestante avant 1530. Autrement dit, plus proche on se trouvait d'une presse à imprimer, plus grande était la probabilité que l'on considère d'un autre œil sa relation à l'Église – l'institution la plus puissante de cette époque, avec Dieu.

Deux leçons
On peut tirer au moins deux leçons de ce bouleversement technologique. Première leçon, ceux qui pourraient être les perdants de ce bouleversement voudront peut-être défendre le statu quo, comme l'a fait le Concile de Trente en 1546, en interdisant l'impression et la vente de toute autre édition de la Bible que celle en latin, sans accord de l'Église. Aussi, dans le contexte actuel de la « quatrième révolution industrielle » (que Klaus Schwab, du Forum économique mondial, définit comme la fusion de techniques qui associent la physique, l'informatique et la biologie), peut-on se demander ce que sera la « presse à imprimer » de notre époque.
Mais la leçon la plus marquante de l'appel de Luther à un débat d'érudits – et de son recours à la technique pour diffuser ses idées – est qu'il a échoué ! Au lieu de discussions publiques sur l'évolution de l'autorité de l'Église, la Réforme protestante s'est transformée en une bataille violente sur le terrain de la communication, fracturant non seulement une institution religieuse, mais toute une région. Pire encore, elle a servi à justifier des siècles d'atrocités et provoqué la Guerre de Trente Ans, le conflit religieux le plus meurtrier de l'Histoire européenne.
Alors comment s'assurer que les nouvelles techniques favorisent un débat constructif ? Le monde fourmille d'hérésies qui menacent nos identités et nos institutions ; la difficulté consiste à ne pas les voir comme des idées à supprimer par la violence, mais comme l'occasion de comprendre où, pourquoi et comment les institutions excluent ou ne tiennent pas leurs promesses.
Appeler un engagement plus constructif peut paraître facile, naïf, ou même moralement discutable. L'alternative n'est pas seulement un creusement des divisions et l'exclusion de communautés, mais une déshumanisation à grande échelle – une tendance que les techniques actuelles semblent encourager. La quatrième révolution industrielle en cours devrait être l'occasion de modifier notre relation à la technique afin qu'elle améliore ce qu'il y a de meilleur en l'Homme. Pour cela, il faut mieux appréhender les relations entre identité, pouvoir et technique qu'à l'époque de Luther.

Traduction Patrice Horovitz.

© Project Syndicate, 2017.

Nicholas Davis est le responsable Société et Innovation du Forum économique mondial.

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Saliba Nouhad

En effet, toute révolution technologique permet la dissémination et la mise en question de valeurs imposées par des autorités prétendants posséder la vérité absolue et qui abusaient des gens misérables, analphabètes et hautement vulnérables...
Imaginez que seulement 6% des gens seulement savaient lire ou avaient un minimum d’education, du temps de Luther, alors qu’après la révolution industrielle de la fin du 19eme siècle et la révolution française, le monde moderne a découvert le besoin de séculariser ses institutions, de se démocratiser, et de remettre en question toutes ces valeurs soi-disant morales de beaucoup de religions qui abusaient souvent les peuples et empêchaient toute avancée scientifique qui remettait en question leurs préceptes ancestraux..
Je ne suis pas d’accord avec l’assertion que les technologies modernes entraînent une déshumanisation à grande échelle, au contraire, elles ont permis une ouverture du monde à des connaissances nouvelles, à des échanges d’idées, à une meilleure compréhension de l’autre etc...
Sauf que, les choses vont trop vite, pour que le monde s’y adapte, essaie de les assimiler, et ça ouvre la voie à toutes sortes de charlatans, et il faut du temps pour mettre de l’ordre dans tout cela, avec un monde de demain qui sera totalement différent de celui d’aujourd’hui, bien que pas forcément meilleur en prenant les critères actuels.

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