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Quand une conférence de Ziad Doueiri à l'USJ vire à l'esclandre

Liban

Mercredi, l'invitation adressée par l’Université pour tous au réalisateur n'a pas été du goût de certains étudiants, qui ont bruyamment manifesté leur opposition à sa venue.

12/10/2017

Il était difficile, ce mercredi 11 octobre, de se frayer un chemin jusqu'à l'Université pour tous (UPT) de l'Université Saint Joseph. Regroupés à l'entrée de l'université, des dizaines d'étudiants bloquaient l'accès aux personnes venues écouter la conférence donnée par Ziad Doueiri sur son film L'Insulte. Certains brandissaient des drapeaux, d'autres avaient des pancartes sur les lesquelles l'on pouvait lire « Mort à Israël ».

 

 

Images transmises par Belinda Ibrahim

 

Le 10 septembre dernier, la Sûreté générale avait confisqué, à l'aéroport de Beyrouth, les passeports libanais et français du réalisateur Ziad Doueiry. Ce dernier rentrait de Venise où son film, L'Insulte, avait été primé. M. Doueiry avait comparu, le lendemain, devant le tribunal militaire pour justifier ses diverses visites en Israël, où il avait tourné il y a quelques années le film L'Attentat (The Attack). Un film qui soutient la cause des Palestiniens face à Israël. M. Doueiri avait obtenu un non lieu.

Mais mercredi, certains étudiants de l'USJ n'en démordent pas. Pour eux, le réalisateur a trahi en tournant une partie de son film en Israël. Tout en se disant prêt au dialogue, M. Doueiri déclare : « Nous ferons cette conférence quoi qu'il arrive ».

 

(Pour mémoire : Ziad Doueiri à « L'OLJ » : Le Liban vous donne beaucoup de déceptions, mais en même temps beaucoup d'espoir)

 

« Un film pour apprendre à dépasser notre passé »
La petite salle de l'UPT se remplit vite, les plus jeunes comme les plus âgés s'assoient à même le sol. Dehors, les manifestants crient, quelques pierres viennent ricocher contre les fenêtres. Ziad Doueiri n'y accorde que quelques regards distraits : il l'a précisé dès son introduction, il ne cédera pas « à l'intimidation (...) ce sont des risques à prendre, des risques que l'on connaît lorsque l'on est réalisateur. Certains sont là pour m'intimider, d'autres veulent m'entendre à propos de ce film. C'est aussi ça, la démocratie ».

L'Insulte est l'histoire d'une confrontation émergeant du passé, entre deux individus représentant deux pays blessés. L'histoire d'un affrontement entre deux hommes touchés dans leur orgueil et dans leur histoire. Toni, mécanicien, est un chrétien libanais, Yasser, contremaître de chantier, est palestinien. Le jour où Yasser insulte Toni, ce dernier décide de l'attaquer en justice. Le procès qui en découle prend alors une ampleur nationale, ravivant les plaies de deux pays au passé douloureux et jetant dans la rue tous les clans antagonistes. Il est, selon le réalisateur, la mise en scène d'un « besoin dramatique : l'esclandre d'une excuse pour tout un passé à soigner. »

Cette histoire n'est pas sortie de nulle part. Devant la salle qui boit ses paroles, il raconte comment, quelques années plus tôt, lui, Libanais, a insulté son voisin palestinien. « C'est un de mes amis, qui avait tout entendu, qui est venu me faire prendre conscience de ce que j'avais fait, explique le réalisateur. Et suite à cela, je suis allé m'excuser auprès de mon voisin. La question qui m'a travaillé ensuite c'est : qu'aurait-il pu se passer si je n'étais pas venu lui demander pardon ? Ou alors, qu'aurait fait un homme, dans le même cas que moi, qui aurait refusé de revenir sur ses pas ? »

C'est donc autour de cette histoire personnelle que le film s'est construit. Un film qui, d'après les réactions de son public, a remué les consciences. La plupart des intervenants parlent de pardon, de réconciliation, de la nécessité pour le Liban « d'apprendre à dépasser le passé pour aller vers l'avant ». Mais il est aussi, selon certains, « un message pas forcément politique, celui d'un être humain à la recherche de la dignité et de la justice ». Au moment de clôturer le débat, une étudiante prend la parole : « Ce que je retiens de ce film, dit-elle, c'est qu'il n'en faut pas beaucoup pour qu'une guerre civile éclate, pour que des jeunes sortent dans la rue et soient prêts à s’entre-tuer. » Une remarque à laquelle, par-dessus les chants des manifestants, Ziad Doueiri répondra : « C'est là la preuve que le Liban est un pays qui reste instable. S'il ne suffit que d'une étincelle pour que les choses s'enflamment, c'est que nous avons besoin d'une réconciliation nationale. »

 

« Ziad Doueiri est un artiste avant tout »
Dans les coulisses de la conférence, les organisateurs sont touchés par l'intervention de Ziad Doueiri : « J'ai rarement été émerveillée par un film libanais, confesse Janine Badro, à l'initiative de la conférence. Cette conférence de Ziad était nécessaire pour moi. » Touchée par l'humanité du réalisateur, la jeune fille explique : « Ce film nous permet de comprendre que la douleur est la même partout. Au Liban ou ailleurs, des familles entières affrontent la mort, la disparition. Personne ne peut prétendre avoir le monopole de la douleur. » Elle poursuit : « Ce qu'il faut retenir, aussi, c'est que le message n'est pas que politique : il est avant tout humain. Acceptons notre passé, et surtout, acceptons l'Autre. »

Un sentiment partagé par Gérard Bejjani, directeur de l'Université Pour Tous, qui avoue avoir été bouleversé par le film : « Nous devrions avoir plus souvent des films tels que celui-ci sur nos écrans libanais, des films au service du dialogue, des films qui font avancer les choses. » Répondant aux polémiques qui divisent la société libanaise depuis plus d'un mois, Gérard Bejjani déclare : « Ziad Doueiri n'est ni un héros libanais, ni un traître à notre pays. Ici, nous parlons de cinéma et non pas de politique. Ziad Doueiri est avant tout un artiste. » Un artiste au service du dialogue, selon les organisateurs de la conférence.

 

Une conférence sous le signe de la confrontation
Mercredi pourtant, le temps n'était pas encore au dialogue. Au beau milieu de la conférence, une dizaine de manifestants entrent dans la salle aux cris de « Mort à Israël ! »  « Le meilleur avocat d'Israël est Ziad Doueiri », peut-on lire sur les pancartes qu'ils brandissent. Aucun ne répondra au réalisateur leur proposant de s'installer afin de discuter, « car la démocratie le permet et le dialogue est nécessaire dans notre pays. »

Les caméras s'invitent à leur tour, les micros suivent, des iPhones sont brandis pour immortaliser la scène. Puis les manifestant ressortent, les volets sont tirés, et la conférence reprend sur l'écho des dernières accusations.

Cette colère exprimée par une partie de la population n'était pas due à L'Insulte, pourtant objet de la conférence, mais à l'Attentat (The Attack, en anglais), un film réalisé en 2013. Inspiré d'un roman de l'auteur algérien Yasmina Khadra, le film avait été en partie tourné en Israël malgré l'article 285 du code pénal libanais interdisant à tout ressortissant d'un Etat arabe résidant au Liban d'entrer « en territoire ennemi ».

 

Les explications de l'UPT
Dans un communiqué diffusé aujourd'hui, l'UPT précise qu'elle avait reçu des menaces dès 10h du matin mercredi, de la part « d'un petit groupe d'étudiants de l'USJ », disant vouloir manifester devant les portes de l'UPT contre la présence de Ziad Doueiri. Des forces de l'ordre ont alors été dépêchées sur les lieux « pour assurer la protection de l'UPT ».

L'UPT précise avoir refusé de faire marche arrière et d'annuler la rencontre. Elle ajoute que le directeur de l'UPT, Gérard Bejjani, a invité quelques étudiants protestataires à la discussion, pour comprendre leurs demandes. Ziad Doueiri a également souhaité communiquer avec les manifestants, précise l'UPT. Les étudiants protestataires, partisans, dans leur majorité, d'Amal ou du Hezbollah, selon l'UPT, ont affirmé ne pas vouloir « s'attaquer à la personne de Ziad Doueiri, mais s'opposer catégoriquement à sa présence dans l'une des institutions de l'USJ » l'accusant d'avoir  « traité avec le peuple ennemi ».

 

 

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Saleh Issal

Encore une fois les étudiants de Amal du Hezbollah se sont ridiculisés. Ils n’ont pas retenu le cocasse du « seul un chiite a le droit de parler des chiites « . Mais eux ont tous les droits, par exemple celui de soumettre par la force et la terreur toutes les autres confessions.

C.K

Mais évolueront-ils un jour, ces primates?

Sarkis Serge Tateossian

L'ignorance et l'obscurantisme doivent cesser a la porte des universités....
Ce qui fait la différence avec lors écoles théologique s....

L'aveuglement est il le monopole de certains ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND L,HEBETUDE S,EXPRIME SUR LES PORTES DES UNIVERSITES MEMES... C,EST LE COMBLE !

Bery tus

QUAND LE HABAL N'A PAS DE LIMITE !!

BRAVO A MR DOUERIE ET A MR BEJJANI POUR LEUR COURAGE ET BIEN ENTENDU IL NE FAUT PAS SE SOUMETTRE A L'INTIMIDATION COMME CERTAINS LIBANAIS LE FONT "L'OMEGA"

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