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Moyen Orient et Monde

Troupes turques à Idleb : les vrais objectifs d’Ankara

Syrie

Il ne s'agit pas seulement de libérer la province des jihadistes, mais aussi d'isoler le canton kurde d'Afrin.

09/10/2017

La rencontre fin septembre entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue russe Vladimir Poutine aura été la touche finale aux préparatifs turcs. L'annonce samedi par le président turc d'une opération dans la province syrienne d'Idleb, suivie hier de manœuvres militaires à la frontière entre les deux pays, n'était pas une surprise et se préparait depuis des mois. La province d'Idleb est l'une des zones de désescalade annoncées à la signature de l'accord tripartite (Russie-Iran-Turquie) d'Astana au Kazakhstan début mai et confirmées à la mi-septembre. Mais elle est également contrôlée par la plus grosse concentration de groupes jihadistes du pays. À leur tête, la coalition jihadiste Tahrir al-Cham, dont le fer de lance est le groupe Fateh al-Cham, ou ancien Front al-Nosra (branche syrienne d'el-Qaëda). L'objectif annoncé d'Ankara est de déloger ces groupes de sa frontière et « libérer » Idleb. Pour ce faire, il a mis sur pied une incursion militaire menée par l'Armée syrienne libre (ASL), qui sera appuyée par l'artillerie turque et l'aviation russe, aux dires du président Erdogan.

(Pour mémoire : Nouvelle opération des rebelles syriens dans la province d'Idleb, selon Erdogan)

Des années de violences, de négociations et d'accords d'évacuation ont poussé des dizaines de milliers de combattants issus de divers groupes et plus d'un million de déplacés vers cette province devenue bastion jihadiste, et régulièrement visée par des raids du régime. Depuis, Tahrir al-Cham a consolidé son influence sur la ville d'Idleb et sa province éponyme. En juillet, des combats suivis de trêves avec le groupe salafiste Ahrar al-Cham, autrefois son allié, lui ont permis de prendre le contrôle de la région. Les combattants d'Ahrar al-Cham se sont quant à eux déplacés vers le sud de la province. Face aux préparatifs turcs dans la zone, luttes d'influence et profondes divisions internes ont fini par briser l'influence de Tahrir al-Cham, qui s'est vu progressivement lâché par des groupes qui lui étaient autrefois alliés. « Être lié de quelque manière que ce soit à des groupes comme Tahrir al-Cham est un choix de plus en plus risqué », confirme à l'AFP Charles Lister, expert de la Syrie au Middle East Institute, pour qui les jihadistes sont désormais perçus par les rebelles comme un allié toxique. Certaines factions comme Noureddine al-Zanki, qui compte plusieurs milliers de combattants et qui ont abandonné le groupe, devraient faire partie de l'opération turque. Le gouvernement d'Ankara a d'ailleurs précisé hier que les combattants devant joindre leurs forces à celles de l'ASL sont les mêmes qui ont participé à l'opération Bouclier de l'Euphrate, entre août 2016 et mars 2017. La nouvelle opération turque pourrait avoir un goût de revanche pour ces combattants, visés par les groupes jihadistes et qui pourraient y voir une occasion inespérée d'établir un fief dans la province.

Malgré l'opération, un affrontement direct entre Ankara et Tahrir al-Cham est pour l'instant incertain, les deux parties ayant intérêt à éviter un conflit qui leur serait coûteux. L'intervention turque survient à un moment plus que délicat pour le groupe jihadiste, qui a certes échangé hier quelques tirs de mortier sans conséquence avec les troupes turques, déployées le long de la frontière et qui abattaient une partie du mur séparant la Turquie de la province d'Idleb. Fortement affaibli, le groupe pourrait être tenté de négocier un départ quelconque vers une autre zone, permettant à la Turquie de s'installer plus confortablement dans la région. Des rumeurs ont circulé en cours de journée sur un accord qui aurait été conclu entre la Turquie et Tahrir al-Cham, lequel aurait escorté un groupe d'observateurs turcs en mission de reconnaissance en territoire syrien, à partir de la ville frontalière d'Atmeh, après plusieurs semaines de discussions. Mais en soirée hier, les manœuvres militaires turques se poursuivaient.

(Pour mémoire : Près de 30 civils tués dans des raids aériens sur une localité d'Idleb)

Objectif : Afrin

Bien que délicate, une telle opération est cruciale pour Ankara. Le gouvernement turc cherche à tout prix à sécuriser sa frontière et ne s'en cache pas. Le terme « corridor terroriste » a été utilisé à plusieurs reprises par le président Erdogan et d'autres responsables gouvernementaux turcs. Hors de question de laisser des groupes jihadistes, mais surtout des combattants kurdes, s'approcher de la frontière turque et s'y installer dans la durée. Un déploiement turc à la frontière, trois mois après un déploiement militaire d'envergure entre Aazaz et al-Bab, devrait permettre d'isoler le canton kurde d'Afrin, limitrophe d'Idleb. Le président Erdogan a été clair hier à ce sujet, il ne permettra pas « un nouveau Kobané », en référence à une ville syrienne frontalière de la Turquie, où les YPG (Unités de protection du peuple, branche armée du PYD, donné comme le pendant syrien du PKK kurde indépendantiste) se sont illustrées dans leurs combats contre l'État islamique en 2015. La ville est devenue depuis l'un de leurs bastions, ce qui déplaît souverainement à Ankara, qui veut à tout prix empêcher les Kurdes de relier Afrin aux autres cantons kurdes, dont Kobané, et donc d'avoir un accès à la Méditerranée. Le quotidien progouvernemental Yeni Safak n'a d'ailleurs pas hésité à titrer en une de son édition d'hier : « Aujourd'hui Idleb, demain Afrin. » Le ton est donné. À Idleb même, le gouvernement turc pourra placer des combattants armés dont il est le parrain et qui lui seraient favorables. Des troupes russes devraient être également déployées tout autour d'Idleb, notamment pour servir d' « amortisseur » entre les zones contrôlées par le régime et ses alliés, et celles où se trouvent les troupes turques, renforçant ainsi l'idée d'un morcellement de l'État syrien divisé en plusieurs zones d'influence.

Si la Turquie devait négocier un accord avec Tahrir al-Cham ou ressortir vainqueur d'éventuels affrontements avec le groupe, elle pourra prétendre peser davantage sur de futures négociations diplomatiques. Sa présence militaire le lui permettrait, surtout depuis son rapprochement ces derniers mois avec la Russie et l'Iran, alliés du régime syrien.


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