Lettre ouverte au Président de la République.
Monsieur le Président,
Je n’ai jamais connu un Liban qui ne soit pas blessé.
Je suis née dans un pays qui promettait toujours un lendemain meilleur sans jamais réussir à le tenir. Depuis mon enfance, nous passons d’une guerre à une autre, d’une crise à une autre, d’un espoir à une autre désillusion. À chaque fois, on nous répète que ce sera la dernière. À chaque fois, nous voulons y croire.
Comme vous, je suis une fille du Sud.
Cette terre nous apprend très tôt la résilience. Elle nous apprend à reconstruire, à continuer, à espérer. Mais elle ne nous apprend pas à accepter que la guerre devienne notre normalité.
Depuis deux ans, le Sud est à nouveau meurtri.
Des villages sont bombardés. Des terres sont abandonnées. Des écoles ferment. Des entreprises disparaissent. Des maisons, parfois centenaires, sont rayées de la carte avec ce qu’elles contenaient de plus précieux : la mémoire des familles qui les habitaient.
En 2024, ce fut le tour de la nôtre. Notre maison familiale n’a pas été endommagée. Elle a disparu.
Je ne parle pas d’un bien immobilier. Je parle de la maison où plusieurs générations se sont retrouvées, où les souvenirs avaient une adresse, où l’histoire de notre famille s’écrivait depuis des décennies. En quelques secondes, il ne restait plus que des pierres.
Je suis architecte d’intérieur. Mon métier consiste à créer des lieux où les gens vivent, se rencontrent et transmettent. Je sais qu’une maison n’est jamais seulement un assemblage de murs. Lorsqu’elle disparaît, c’est une partie de notre mémoire qui s’effondre avec elle.
C’est pourquoi cette lettre est un cri du cœur. Non pas seulement pour ma maison. Mais pour toutes celles que le Liban perd chaque jour.
Monsieur le Président,
Je vous écris avec le respect que j’ai pour la fonction que vous incarnez.
J’ai grandi dans une famille où l’on parlait de l’État avec respect, où servir le Liban était considéré comme un devoir avant d’être une ambition. On m’a appris qu’un État existe pour protéger ses citoyens, son territoire, sa mémoire et sa dignité.
Aujourd’hui, c’est cette dignité qui semble vaciller.
Le monde entier parle du Liban. Les images de nos villages détruits font le tour des télévisions.
Et pourtant, nous attendons toujours une parole qui rassemble, qui élève, qui dise avec force que la souveraineté du Liban n’est pas négociable.
Je sais que la fonction présidentielle est faite de contraintes, d’équilibres et de rapports de force.
Mais l’histoire n’attend pas d’un président qu’il soit un spectateur de ces contraintes. Elle attend qu’il leur donne un sens.
Les Libanais ne veulent plus que leur pays soit le terrain où d’autres règlent leurs conflits.
Ils ne veulent pas que leur avenir soit décidé ailleurs.
Ni à Téhéran. Ni à Washington. Ni dans aucune autre capitale.
Le Liban n’a pas vocation à être un champ de confrontation. Il mérite d’être un État pleinement souverain.
Pendant que notre région redessine son avenir, nous donnons le sentiment d’être absents des grandes décisions qui la façonneront demain.
Cette absence est plus inquiétante encore que nos ruines.
Car les maisons se reconstruisent. Les États, eux, peuvent disparaître lentement lorsque leurs institutions cessent d’incarner une volonté nationale.
Monsieur le Président,
Je ne vous demande pas l’impossible.
Je vous demande d’être cette voix que beaucoup de Libanais cherchent encore. Une voix qui sache dire non lorsqu’il le faut. Une voix qui rappelle que notre souveraineté n’est pas une variable d’ajustement dans les intérêts des autres.
Une voix qui rende aux Libanais la fierté de croire de nouveau en leur État.
Notre pays est petit. 10 452 kilomètres carrés. Pas un mètre de moins.
Mais un pays ne se mesure pas à sa superficie.
Il se mesure à la force de ses institutions, à la dignité de son peuple et au courage de ceux qui le dirigent.
Monsieur le Président,
Ne laissez pas notre génération perdre son pays.
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