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Idées - Commentaire

L'autodétermination n'est pas toujours la solution

Une manifestante lors d'un rassemblement pro-indépendance sur la Plaza Catalunya à Barcelone, dimanche 1er octobre. Jose JORDAN / AFP

La semaine dernière, les Kurdes du nord de l'Irak ont voté à une très forte majorité en faveur de l'indépendance de leur région. Les Kurdes, à savoir quelque 30 millions de personnes, sont répartis dans quatre pays (l'Irak, la Turquie, la Syrie et l'Iran), or les nationalistes kurdes estiment qu'ils doivent être reconnus sur le plan international. En Espagne, 7,5 millions de Catalans pensent de même en ce qui les concerne.Quelle importance accorder au fait que contrairement aux Kurdes, les Catalans sont très divisés sur la question, ainsi que l'ont montré les sondages ? Mais est-ce si important ? Quelle importance accorder au risque de voir les pays frontaliers du Kurdistan irakien recourir à la force pour éviter une sécession ?

On définit en général l'autodétermination, le principe formulé sur la scène internationale par le président américain Woodrow Wilson en 1918, comme le droit des peuples à former leur propre État. Mais qui exactement va « s'autodéterminer » ?

Examinons le cas de la Somalie dont les habitants, contrairement à ce qui se passe pour la plupart des nouveaux États africains indépendants, partagent sensiblement les mêmes racines linguistiques et ethniques. Pour la Somalie, le principe d'autodétermination autorise les Somaliens du sud de l’Éthiopie et du nord-est du Kenya (pays voisin créé par le colonisateur qui rassemble des dizaines de tribus ou d'ethnies) à faire sécession. Le Kenya et l’Éthiopie ont refusé, ce qui a conduit à de nombreuses guerres régionales liées à la question nationale somalienne.Paradoxalement, par la suite la Somalie elle-même s'est fractionnée au cours d'une guerre civile entre clans et seigneurs de la guerre. Aujourd'hui le nord du pays, le Somaliland, existe de facto comme État indépendant, même s'il n'est pas reconnu par les autres pays et n'est pas membre de l'ONU.

Un référendum ne résoud pas toujours la question de l'autodétermination. La première question qui se pose est de déterminer les limites du territoire où l'on va voter. En Irlande par exemple, pendant des années les catholiques s'opposaient à ce qu'un référendum ait lieu seulement en Irlande du Nord, car c'est la majorité protestante (les 2/3 de la population du Nord) qui l'emporterait et dirigerait le pays. Les protestants ont réagi en disant que si le vote avait lieu dans l'ensemble de l'île, c'est la majorité catholique qui l'emporterait. Finalement, après des années de conflit, une médiation extérieure a aidé à parvenir à la paix en Irlande du Nord.

Il y a aussi la question du moment choisi pour le vote. Dans les années 1960, les Somaliens voulaient voter immédiatement, tandis que le Kenya voulait attendre 40 ou 50 ans, de manière à refonder les allégeances tribales et forger une nouvelle identité kenyane.

Et comment prendre en compte les intérêts des perdants ? La sécession leur nuit-elle en les privant de certaines ressources ou pour d'autres raisons ? Le Kurdistan irakien recèle d'importants gisements de pétrole et la Catalogne représente 20 % du PIB espagnol. Le gouvernement espagnol a déclaré que le référendum sur l'indépendance qui s'est tenu en Catalogne était illégal selon la Constitution espagnole.

L'examen du passé n'est pas encourageant. Après le démantèlement de l'Empire des Habsbourg en 1918, les Sudètes ont été intégrées à la Tchécoslovaquie, bien que la plupart des habitants de cette région parlent allemand. Après les accords de Munich signés avec Hitler en 1938, les Allemands des Sudètes ont fait sécession de la Tchécoslovaquie pour se rattacher à l'Allemagne. Mais la perte de la frontière montagneuse où ils vivaient fut un grave revers pour l'armée tchèque. Était-il juste d'autoriser l'autodétermination des Allemands des Sudètes, alors que cela amputait la Tchécoslovaquie (qui a été démembrée par l'Allemagne six mois plus tard) d'une grande partie de ses moyens de défense ?

Pour prendre un autre exemple en Afrique, quand la population de l'est du Nigeria a décidé de faire sécession pour constituer l’État du Biafra dans les années 1960, d'autres Nigérians s'y sont opposés, notamment en raison du pétrole dans le sous-sol de cette région. Ils revendiquaient ce pétrole en disant qu'il appartient à l'ensemble du peuple nigérian, pas seulement aux habitants de l'est du pays.

Après la Guerre froide, l'autodétermination est devenue une question critique pour l'Europe de l'Est et l'ex-URSS. Dans le Caucase, Azeris, Arméniens, Géorgiens, Abkhazes et Tchétchènes voulaient leur indépendance. En Yougoslavie, les Slovènes, les Serbes et les Croates sont parvenus à l'indépendance, mais les musulmans de Bosnie-Herzégovine ont été la cible d'un nettoyage ethnique de la part des forces croates et serbes.En 1995, l'OTAN a envoyé une force de maintien de la paix dans les zones troublées, mais quand elle est intervenue militairement au Kosovo en 1999, la Russie s'est mise du coté de la Serbie pour refuser son indépendance et le Kosovo n'est toujours pas admis à l'ONU. Par contre la Russie a revendiqué le droit à l'autodétermination pour soutenir l'indépendance de l’Abkhazie par rapport à la Géorgie en 2008, ainsi que son invasion et annexion de la Crimée en 2014.

L'autodétermination se révèle être un principe moral ambigu. Wilson pensait qu'il apporterait la stabilité à l'Europe centrale. Ce fut le contraire, car Hitler a instrumentalisé ce principe dans les années 1930 pour affaiblir les nouveaux État fragiles de la région.

La leçon est encore valable aujourd'hui. Étant donné que moins de 10 % des pays du monde sont homogènes, considérer l'autodétermination comme un principe moral majeur pourrait avoir des conséquences désastreuses dans bien des endroits de la planète. Souvent au sein d'un pays des groupes ethniques hostiles sont mélangés plutôt que d'être nettement séparés. C'est ce qui rend une partition difficile, comme l'Inde en a fait l'expérience en 1947. C'est peut-être pour cela que depuis le début du siècle, peu de nouveaux pays ont été admis au sein de l'ONU. Depuis qu'il s'est séparé du Soudan, le Sud-Soudan connaît de graves troubles ethniques de manière quasi ininterrompue.

Il serait judicieux dans l'avenir de se demander à propos d'autodétermination, ce qui est déterminé et qui le détermine. Lorsque différents groupes ont des difficultés à cohabiter au sein d'un Etat, il doit être possible de leur accorder un degré d'autonomie dans la gestion de leurs affaires. Des pays comme la Suisse ou la Belgique accordent une large autonomie culturelle, économique et politique aux groupes qui constituent le pays.

Quand l'autonomie ne suffit pas, le mieux serait sans doute d'envisager un divorce à l'amiable, à l'image de la séparation de la Tchécoslovaquie en deux États, la Slovaquie et la République tchèque. L'exigence absolue d'autodétermination risque souvent d'aboutir à des violences, c'est pourquoi il faut la traiter avec la plus grande prudence. Avant d'invoquer l'autodétermination comme principe moral, n'oublions pas la version diplomatique du Serment d'Hippocrate : « Primum non nocere (surtout ne pas nuire). »

© Project Syndicate, 2017.
Traduction Patrice Horovitz


La semaine dernière, les Kurdes du nord de l'Irak ont voté à une très forte majorité en faveur de l'indépendance de leur région. Les Kurdes, à savoir quelque 30 millions de personnes, sont répartis dans quatre pays (l'Irak, la Turquie, la Syrie et l'Iran), or les nationalistes kurdes estiment qu'ils doivent être reconnus sur le plan international. En Espagne, 7,5 millions de Catalans...

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