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Liban

Suzanne Jabbour, parangon de la lutte contre la torture

Portrait de la semaine

Cette militante infatigable est devenue non seulement un symbole dans un domaine qui demeure très sensible au Liban, mais une experte internationale en la matière.

17/07/2017

Le 8 juin dernier, Suzanne Jabbour, présidente de l'association Restart, accompagne Christina Lassen, chef de la Délégation de l'Union européenne au Liban, pour l'inauguration de deux projets majeurs à Tripoli visant la réhabilitation des prisonniers et la lutte contre la torture lors des interrogatoires. Prenant la parole au cours de chacune de ces deux étapes, ce petit bout de femme énergique en impose à l'auditoire par un charisme naturel empreint de la sérénité que confèrent une longue expérience et une compétence indiscutable. Son discours, loin de toute langue de bois, allie subtilement les messages directs à une diplomatie de langage, qui laisse transparaître une personnalité aussi forte que flexible, mais peu portée aux concessions.

Rencontrer Suzanne Jabbour pour discuter de son parcours ne fait que confirmer ces impressions, et vous donner le sentiment de n'être décidément pas face à une personne ordinaire. Une personne essentiellement humble qui ponctuera l'interview d'expressions telles que « Ces réalisations ne sont pas les miennes exclusivement, c'est un travail d'équipe » ou encore « La clé de la réussite, c'est la reconnaissance. »

« Je suis née dans une famille à Zghorta où j'étais la cadette de sept enfants », raconte Suzanne Jabbour, la cinquantaine. Son parcours restera à tout jamais marqué par les valeurs transmises par ses parents : la sagesse et le courage que lui a appris son père, la fierté et la foi que lui a léguées sa mère. « Mon père était poète et me faisait réciter ses poèmes lors de certaines occasions, se souvient-elle. C'est ainsi qu'il a cultivé ma confiance en moi depuis toute petite. »

Élève sportive, douée pour les études mais surtout dotée d'une intelligence pratique autant qu'académique, Suzanne Jabbour se découvre un goût pour l'écriture dès l'âge de 14 ans et collabore régulièrement dans un supplément pour jeunes du quotidien an-Nahar. C'est peut-être ce qui la destine à une carrière de journaliste, qui pourtant ne se concrétisera pas : la guerre et ses contraintes la dirigeront « un peu par hasard » vers des études de psychologie clinique, qu'elle mènera à l'Université libanaise (UL) de Tripoli, puis à l'Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK).

 

Une initiative avant-gardiste
Même si les études de psychologie ne lui convenaient pas d'emblée, la jeune étudiante de l'époque, déjà perfectionniste, ne les a pas moins prises au sérieux, décidée à les faire fructifier au profit de catégories ignorées de la société. C'est ainsi qu'une fois son diplôme en poche, elle entreprend, avec une grande amie, Sana Hamzé, et un camarade d'université, une initiative extraordinairement avant-gardiste pour cette année 1988 : un centre d'orientation psychologique à Tripoli, principalement destiné aux enfants souffrant de troubles mentaux ou de difficultés d'apprentissage.

Cette initiative des trois jeunes était très en avance sur l'époque. « Personne, en ce temps-là, n'y a vu d'intérêt, considérant la démarche plutôt comme un luxe, se souvient-elle. La société n'y était pas préparée, notamment à Tripoli. »

Alors que les trois fondateurs commençaient à se décourager, un développement inattendu bouleverse leurs plans. « Au lieu d'attirer les personnes pour lesquelles il était destiné, le centre a été fréquenté par des familles dont les enfants étaient handicapés mentaux ou malentendants, explique Suzanne Jabbour. C'était peut-être dû au fait qu'il y avait un manque d'associations spécialisées pour ces cas. Le sort a aussi voulu que je sois concernée personnellement par ce problème, avec la naissance d'un neveu souffrant de handicap. J'ai beaucoup appris de cette population cible. »

À cette époque-là, la jeune femme est tellement absorbée par sa mission, qu'elle en arrive à vendre sa voiture pour acheter un véhicule plus grand afin de transporter les handicapés à l'école. « C'est plus tard que j'ai appris à ne pas me disperser et à mettre unr certaine distance entre mes vies personnelle et professionnelle. »

De cette première expérience naîtront deux ONG, fondées en coopération avec Sana Hamzé, qui sont toujours opérationnelles à ce jour : « Friends in Need » pour les enfants sourds, et Fista pour les enfants souffrant de retards mentaux et de troubles de l'apprentissage. Dans toutes ces associations, la politique de Suzanne Jabbour est demeurée la même : « L'une des clés du succès, c'est de définir les besoins de notre population cible, indépendamment des occasions de financement ou de la volonté des donateurs. Les fonds ne peuvent pas engendrer des projets durables, seules les grandes idées le font, alliées au professionnalisme, à l'expertise, à la compréhension du contexte et de la culture de votre cible, et, plus que tout, à l'intégrité. »

 

(Lire aussi : Soupçons de torture : Les conventions internationales interdisent que la partie suspectée soit celle qui enquête)

 

 

Naissance de Restart
Toutefois, une tâche plus ardue attendait Suzanne Jabbour et ses amis. C'est au gré d'une conférence au Danemark en 1995 que Sana Hamzé, accompagnée d'un psychiatre de l'association, rencontre Inge Genefke, fondatrice du Conseil international pour la réhabilitation des victimes de torture (IRCT). « Je devais, des années plus tard, de 2012 à 2016, présider ce conseil qui rassemble 156 centres dans 70 pays », souligne Suzanne Jabbour.

Mais en 1996, quand l'ONG Restart (pour « nouvelle vie ») est née, la situation était encore bien différente. « Au début, nous n'étions pas autorisés à enregistrer notre association tant que nous n'avions pas renoncé au mot "torture", ce que nous avons refusé de faire, explique-t-elle. Nous étions continuellement sous l'œil inquisiteur des services de sécurité, libanais et étrangers. Nous travaillions avec beaucoup de prudence pour protéger les victimes qui avaient recours à nous. »

Au cours des premières années, Restart s'est surtout occupée des cas de détenus dans des geôles étrangères, syriennes, irakiennes, etc. Ce n'est qu'en 2005 que l'ONG intègre la prison de Tripoli pour aborder les cas de torture au Liban, un an après que Suzanne Jabbour en était devenue présidente et qu'elle en a révolutionné la structure, créant un comité de gouvernance indépendant qui définit les grandes politiques et surveille l'action du comité exécutif dont elle avait la charge. Une preuve de plus de sa capacité à institutionnaliser l'action civile. Sous sa présidence, Restart devenait également membre de l'IRCT.

 

Des résistances ?
Travailler en milieu carcéral nécessite une adaptation continue, dans un milieu dont la dynamique diffère de celle de l'extérieur, explique-t-elle. Il est vrai que tous les pensionnaires ne sont pas des criminels-nés, mais certains ont commis des crimes terribles, et l'équipe de Restart doit parfois faire face à un dilemme en les aidant. « Mais le dilemme ne nous arrête pas parce que nous partons du principe que l'accès à la santé est un droit, et que nous ne sommes pas là pour juger ces personnes, souligne Suzanne Jabbour. Il faut acquérir la distance professionnelle indispensable. »

L'autre difficulté, poursuit-elle, ce sont les conditions de travail à l'intérieur des prisons, le manque de ressources et l'ampleur des besoins, avec la sursaturation des espaces. « Mais le plus compliqué reste notre relation avec les autorités elles-mêmes, dit-elle. En général, celles-ci nous tolèrent en tant que prestataires de services, mais lorsque nous abordons des sujets en relation avec certains abus à l'intérieur de la prison, nous ne sommes plus vraiment les bienvenus. »

Interrogée sur son évaluation du succès de la mission de Restart à l'intérieur des prisons, Suzanne Jabbour déclare : « Nous avons réussi à instaurer un climat de coexistence avec ces autorités, bon gré, mal gré. »

Le travail de Restart dans les prisons a propulsé Suzanne Jabbour sur la scène internationale : non seulement elle a présidé l'IRCT, mais elle a aussi été vice-présidente du Comité de l'ONU contre la torture, et elle a été lauréate du « North-South Prize » 2013, avec le prince Agha Khan. Elle assure aussi des formations aux niveaux national et international, et estime nécessaire de contribuer à faire progresser certaines prestations officielles. « Tout comme il y a une dignité personnelle, il y a une dignité de l'État, affirme cette militante convaincue. Tout ce qui peut contribuer à renforcer le respect des droits de l'homme dans ce pays, j'en ferai partie jusqu'au dernier jour de ma vie. »

 

 

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C.K

Très bien chère madame, mais à trop se focaliser sur les droits de l'homme on en oublie leurs devoirs, en particulier, et je le répète, au Liban, alors gardez le fléau de la balance aligné mais surtout l'aspect sécuritaire du pays, merci.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL Y A TROP D,EXACTIONS COMMISES EN SYRIE, EN IRAQ ET DANS TOUS LES PAYS ARABES PAR L,IRAN ET SES ACCESSOIRES DONT ELLE POURRAIT S,EN OCCUPER LAISSANT
EN PAIX L,ARMEE LIBANAISE QUI NE FAIT QUE DEFENDRE LE PAYS !

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