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La Dernière

Au Liban, c’est l’homme qui prend la mer

Photo-roman

Un fils de pêcheur de Dalieh fait couler quelques larmes amères et salées en s'interrogeant sur l'avenir de sa côte menacée...

12/06/2017

C'est à toi que ce texte s'adresse. Toi qui a interrompu ta balade des gens heureux quand tu m'as vu. La promenade de ton dimanche ronflant pour me figer sous l'écran de ton smartphone. C'est moi. J'avais le dos tourné à cette ville qui m'appartient désormais moins que l'étreinte souillée de notre Méditerranée mal aimée, mais dans laquelle je pique à plein corps et sans penser. Tu t'es pris pour Cartier-Bresson et tu t'es dit : « Bingo, cadrage de rêve, et en plus j'ai capté l'instant du saut. Le hasard dans la poche ! » Et cette photo t'a sans doute valu des Niagara de likes, une ovation sur tes réseaux sociaux. Car il semblerait que la vision d'un enfant se détachant du macadam, pour se faufiler entre les rochers et plonger dans la mer constellée de trucs douteux, soit devenue inaccoutumée. Pareille à mon histoire qui semblera exotique.

Je suis né et j'ai poussé à Dalieh, mon père y est pêcheur et ma mère fait la vaisselle dans un snack pas loin. Je n'ai jamais été à l'école, papa a toujours prétendu : « Mon fils, la vie sera ta meilleure école. » Sans doute pour ravauder son ego déchiré de ne pas avoir pu me payer mes cours. J'avais compris son petit jeu, on disait que j'étais précoce, et je lui faisais croire que c'était un bonheur de passer la journée avec lui, des vacances sans avoir à me soucier des pénitences. Avec mes deux sœurs, nous avons toujours habité cette chambre qui ne m'a pourtant jamais semblé étroite ou étriquée. Car toute l'année, pluie ou beau temps, nos volets tendaient leurs bras au vent et ainsi, sans crainte, nos fenêtres avalaient goulûment la mer qui nous offrait sans retenue son bleu désormais oublié. Du plus loin que je m'en souvienne, papa me réveillait tous les jours à l'heure apaisée où on croirait que Beyrouth a perdu la voix tant elle était figée, comme la roue de la Corniche d'ailleurs, dans un silence de rosée. Au seuil de l'immeuble, il n'y avait que la compagnie des chats altiers et alignés, clignant des yeux comme on sourit aux premiers rayons de soleil. Très tôt, j'avais appris à les nourrir des carcasses de poissons qui ne s'étaient pas vendues la veille. Toujours demandeurs et un peu mendiants, ils suivaient nos pas en ronronnant jusqu'au lieu que mon père et avant lui son père s'étaient approprié pour leur pêche.

 

Mes sauts de l'ange
Un lieu grigri, il était persuadé que ça lui portait chance. Je l'aidais à poser ses petits paniers garnis d'espoir pour la journée, et ensuite je l'observais. Il plissait les paupières déjà encroûtées de sel qu'emportait la brise, saluait la mer d'un regard amoureux, caressait des yeux son écume frisée de poudre d'argent, et cela lui suffisait pour savoir si la pêche du jour serait généreuse ou pas. Petit à petit, attendant qu'un poisson étourdi vienne mordre l'hameçon, nos deux tabourets jaunes écaillés par l'iode avaient mutés en un banc de classe.

Mon papa m'y initiait à la patience, la persévérance et la volonté. La défaite aussi, quand les vagues filandreuses venaient reprendre les poissons qu'on lui avait fauchés et qu'il fallait se relever, recommencer. Il m'avait appris à penser grand et regarder loin. D'ailleurs, je te voyais souvent courir le long de Ramlet el-Baïda, puis, tenté par l'appel de la mer, t'arrêter sur le sable qui promettait encore aux enfants des royaumes éphémères, des châteaux d'été. Et en fin de matinée, lorsque les nageurs commençaient à affluer vers les plages alentour, il était temps de rentrer, laissant comme trace de notre passage des flaques d'eau qui édifiaient des arcs-en-ciel.

Mon père allait vendre ses poissons encore frétillants, et ce n'est qu'à ce moment qu'il me libérait. Je rejoignais alors mes copains, ceux que tu as rencontrés dimanche, sur le rocher qui s'ouvrait à nous comme une paume généreuse et bienveillante. J'y voyais déjà les grues crispées comme des crocs de sorcière, s'apprêtant à dévorer la peau de l'onde bleutée. Mais rien ne semblait nous décourager. On s'y jetait, seuls ou ensemble, à comparer nos sauts de l'ange à ceux de la veille, des culbutes et des pirouettes orchestrées par le vent qui collaient à nos peaux basanées toute l'année. Souvent, on ne prenait même pas la peine de se déchausser, sans doute pour ne pas perdre le moindre instant, tels des goinfres de moments qu'on savait déjà éphémères. À y repenser, je crois que nous étions les seuls à renifler cette urgence, à ressentir cette boulimie d'embrasser la mer comme si c'était la dernière fois.

Les gens autour, ceux que la mer fascinait et effrayait tout autant, rentraient leurs ventres circonspects avant de faire barboter dans les eaux tièdes leurs essences de vanille, huile de coco et leurs ambres solaires à la bergamote. La mer ne sentait plus la mer, mais c'était gai. Tintement cristallin des verres d'arak, pleurs d'enfants rattrapés par le battement des vagues contre la digue, rires grimpants jusqu'aux avions qui s'envolent, tous ces bruits ne déclinaient qu'au crépuscule, emportés sur le dos du soleil couchant qui transformait Ramlet el-Baïda en un castelet d'ombres chinoises. Après, tout ce beau monde partait en pensant que la mer est là, qu'elle restera là, que Saint-Balech – comme on appelait cette plage à l'époque de mon papa – veillera sur elle. Ne sachant pas qu'une fois leur dos tourné, les requins de l'immobilier rôderont et nageront jusqu'au rivage qu'ils tailladeront sans gêne et sans pitié.
Mais moi, du haut de mon rocher, je les avais vus, je te promets.

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST L,INHUMAIN QUI ACCAPARE ET VOLE LA MER...

Antoine Sabbagha

Adieu le Saint-Balech et le bon vieux temps . Tout se paye de nos jours et les requins de l'immobilier changeront tout le visage du beau de Beyrouth et tant pis malheureusement pour le peuple .

NAUFAL SORAYA

Très beau texte... Magnifique!!!

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