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La Dernière

C’était le temps des... coquelicots

Photo-roman

Souvenirs de ces pique-niques de 1er mai qui prennent des airs de « déjeuners sur l'herbe » à la libanaise...

08/05/2017

L'attente, l'impatience, la hâte. À y repenser, ce sont ces trois mots qui me reviennent à l'esprit en évoquant le mois de mai que nos parents et éducateurs faisaient inlassablement rimer avec « ce qu'il te plaît ». J'ai du mal à y croire aujourd'hui, mais dans la nuit du 30 avril, la magie opérait déjà. Du jour au lendemain, on aurait dit une résurrection, je me rappelle de l'air se libérant du voile filandreux que perçaient ses dernières expirations hivernales. De mes épaules qui renonçaient aux tricots au duveté piquant pour libérer ma peau naphtalinisée, barricadée des mois durant dans un silence de laine.

Et mes bras qui s'allégeaient, s'autorisant enfin à redécouvrir une douceur dénudée. De nos cartables qui, par miracle, se remplissaient de ces tessons de printemps : prunes vertes qui se roulent dans un aluminium parsemé de sel, bouteilles d'eau qu'on a toute la nuit fait siester au congélateur, amandes précoces et nèfles joufflues qui exhument leur amertume d'hiver. Mais à force d'avoir vécu dans le vase clos d'une hibernation urbaine, ce qui nous plaisait réellement en ce 1er mai, c'était de partir tôt et loin. Dessiner des chemins sinueux vers des espaces verts, ouverts sur des nulles parts, à eux seuls des déserts où repoussent déjà nos étés rêvés.

Chèvres interloquées
Rituel sacré : c'était la première fois de l'année que la voiture se décapotait. Sous mes yeux arrondis, le toit devenait ainsi une trouée dans l'azur d'un bleu si limpide qu'aucun nuage n'osait venir s'y promener. Notre cortège de 4x4 – nous sortions en tribu et entre amis – formait une horde joyeuse dont les fenêtres fleurissaient de bras d'enfants offerts au vent. Les hommes roulaient sans trop savoir où aller, nous nous prenions pour des fétus de paille livrés à la brise. Mon père disait qu'on suivait l'eau, et comme nous avions de vrais hivers à l'époque, comme il avait dû généreusement neiger, l'eau jaillissait de tous les pores de la montagne, il ne nous restait plus qu'à choisir le lieu idéal pour affaler notre pique-nique de 1er mai.

Et là, soudain, on aurait dit que les dieux et la nature s'étaient mis en branle pour célébrer notre arrivée quand se présentait à nous une toile ficelée pour notre déjeuner sur l'herbe. Je me souviens du parfum de la terre qui retrouve la vie quand viennent le marbré des dentelles de coquelicots, anémones et marguerites timides. Je revois ces petites lèvres au sommet de leurs tiges qu'on craignait presque de toucher tant elles faisaient (même) rougir les pommiers alentour. Ici, dans cet Éden qu'on avait du mal à s'approprier, timidement, on prenait pied, volait une photo, ouvrait les coffres des voitures dans un silence que seul le passage d'un troupeau de chèvres interloquées s'autorisait à briser.

Case primaire
Sortis en catimini des paniers en osier valsant comme les jupes des filles qui partaient déjà vers l'été, des tomates de la ville se découpaient pour la salade. Au cœur de ce terreau qui s'offrait à nous de toute son âme, dans un arc-en-ciel de légumes charnus qu'une main de botaniste céleste avait sans doute tissé, nos provisions urbaines avaient l'air ridicule. À l'ombre d'un olivier figé dans une coulée de grappes vertes, les hommes entretenaient le brasero pendant que les plus paresseux s'abandonnaient dans un rayon de soleil et que nous, enfants, foulions les nappes en vichy sur nos crânes chauffés de frais. Je crois encore sentir mes jambes dégourdies qui m'emmenaient chasser la poussière rose des amandiers en fleurs et des hemmayda qui faisaient grincer les dents.

Sans le savoir, j'usais de mes jambes, mes poumons, mes muscles, mes mains, mes griffes et mes dents pour rassasier ce besoin de retour à la case primaire, presque animale. D'été en été, je me voyais courir plus loin, grimper plus haut, croquer plus dur. Tranchant la cendre boueuse des sentiers que personne ne traverse, ma course avait été interrompue par une force qui, hélas, demeure intraduisible. Je m'étais retrouvé au pied d'une cascade d'eau qui se donnait à moi sans retenue. Son grondement bienveillant m'appelait à goûter à son ruissellement irisé. Porté par cette puissance venue d'ailleurs, comme un réprouvé d'eau, j'avais plongé la tête dans cette boisson des héros. Celle de laquelle s'irriguent nos coquelicots qui cambrent la tige, se froissent et se chiffonnent pour mieux renaître.

 

 

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