Liban

« Je criais, mais personne ne m’entendait »

Violence sexuelle

Une étude menée sur cinquante victimes présente les différents aspects de la violence sexuelle exercée contre la femme au Liban.

Nada MERHI | OLJ
25/05/2017

Sandy (son nom d'emprunt) avait 5 ans lorsque son oncle paternel a commencé à abuser d'elle sexuellement. « J'étais petite, je ne comprenais rien, confie la jeune femme. Mon père était un important architecte d'intérieur et voyageait beaucoup. Durant son absence, ma mère a entamé une relation avec mon oncle. J'avais 5 ans lorsqu'il m'a touchée la première fois. Il me fouettait, me brûlait avec un briquet. Je criais, mais personne ne m'entendait. »

Lorsque la petite fille allait passer la nuit chez sa cousine paternelle, l'oncle trouvait toujours un moyen de « venir me chercher du lit ». « Il me menaçait en me disant que si je racontais à quiconque ce qui se passait, il allait nous tuer, mes parents et moi », ajoute Sandy.

La jeune femme, cachée derrière un isoloir, partageait son expérience de victime de violence sexuelle avec un public hétéroclite au cours d'une conférence de presse organisée hier par le Rassemblement démocratique de la femme au Liban (RDFL), à l'hôtel Crowne Plaza, pour lancer son rapport sur la violence sexuelle exercée contre les femmes au Liban. L'étude a été réalisée par le Dr Fayçal el-Kak, gynécologue-obstétricien et chercheur en santé reproductive, et Caroline Succar Slaiby, chercheuse et vice-présidente du RDFL.

Pendant une dizaine de minutes, Sandy brosse un tableau – sombre – de ce qu'elle a subi avant de trouver une aide : son père qui décède alors qu'elle n'avait que 13 ans, sa mère qui lui demande d'être gentille avec son oncle parce que « c'est lui qui soutenait financièrement la famille », des études universitaires inachevées, un époux toxicomane qui la violait et la frappait, un divorce, un mari qui menace de lui prendre sa fille, le retour à la maison parentale parce que l'oncle l'exigeait au risque de couper le budget de la famille, le décès de sa mère, les harcèlements sexuels de l'oncle qui voulait l'épouser, un deuxième mariage raté avec un homme souffrant d'une bipolarité qui harcelait sa fille...

 

(Repère : Violence conjugale : ces Libanaises qui ont perdu la vie ces trois dernières années)

 

 

Le déni de soi
Le cas de Sandy n'est pas isolé. Selon des études internationales, une femme sur trois dans le monde continue à être victime d'une quelconque forme de violence domestique ou sexuelle. On estime que 35 % des femmes dans le monde ont déjà été victimes, à une étape de leur vie, d'une violence sexuelle ou physique.

Au Liban, les chiffres concernant la violence sexuelle exercée contre les femmes font défaut, cette violence n'étant pas documentée. En effet, selon le rapport, « la famille reste le principal lieu où la violence sexuelle est exercée contre les femmes ». De ce fait, elle reste impunie, puisqu'aucune plainte n'est déposée dans ce sens, les familles estimant qu'il s'agit d'une affaire interne et que personne n'a le droit d'y interférer.
Intitulé « Violence sexuelle contre les femmes : témoignages dans le noir », le rapport étudie le cas de cinquante femmes. Il met l'accent sur les facteurs qui favorisent cette violence, les raisons qui poussent les femmes à rester dans cet environnement et l'attitude des survivantes. Il émet aussi des recommandations permettant de lutter contre cette violence.

Selon l'étude, « l'agresseur n'a pas une identité communautaire, géographique ou sociale spécifique ». Dans la majorité des cas, il s'agit d'un des membres de la famille, principalement le mari.
La recherche montre que les femmes étaient, dans leur majorité, conscientes du fait qu'il s'agissait d'une violence sexuelle, mais elles se taisaient pour des « raisons familiales ». Elles ont qualifié leur agresseur de « vil », d'« animal », de « malade psychique ». Concernant le viol, elles confient que « c'est l'une des pires formes de torture, parce que la femme sent que son corps est une marchandise ». À cela s'ajoute le fait que dans de nombreux cas, on « blâmait » la femme pour la violence dont elle avait été victime. Souvent on l'accusait d'avoir « encouragé » son agresseur.

En ce qui concerne les facteurs facilitant la violence sexuelle, l'étude met l'accent sur des facteurs personnels relatifs à la victime (niveau d'éducation, l'éducation familiale, les traditions, le fait que l'agresseur soit un membre de la famille...). À cela s'ajoute des facteurs sociaux (la société est sévère envers la victime), relationnels et environnementaux, notamment pour ce qui a trait aux politiques en vigueur.

Comment les femmes ont-elles réagi à cette violence ? Dans la majorité des cas, elles se sont tues surtout lorsqu'elles étaient à un âge très jeune puisqu'elles « ne comprenaient pas ce qui se passait ». Elles confient qu'elles n'ont pas non plus réagi, parce que l'agresseur les menaçait. Les femmes mariées disent qu'elles vivaient dans le « déni », qu'elles restaient avec leur mari « pour les enfants » ou parce qu'il les soutenait financièrement ou encore parce que la religion l'exigeait, etc. Dans certaines situations, elles essayaient de fuir leur agresseur...

Si une minorité des femmes a réussi à obtenir un soutien de la famille, nombre d'entre elles ont été blâmées, voire menacées et délogées. On leur conseillait de « prendre leur mal en patience pour le bien des enfants ».

Les retombées psychiques de cette violence sur les femmes sont profondes. Les victimes parlent ainsi de désespoir, tristesse, dépression, choc, d'impureté du corps, d'horreur... Des sentiments qui persistent même chez celles qui ont bénéficié d'un suivi psychologique. Au niveau social également, les victimes de violence sexuelle dans leur majorité ont été rejetées.

Le rapport propose en conclusion de nombreuses mesures à prendre au niveau personnel, familial, institutionnel et social, ainsi que des stratégies pour lutter contre la violence sexuelle.

 

 

 

 

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