Liban

Le journalisme constructif comme rempart au discours de haine

Séminaire

La 24e édition annuelle de la Conférence permanente de l'audiovisuel méditerranéen (Copeam) s'est tenue samedi dernier à Beyrouth. Un débat sur le journalisme constructif s'est invité à la deuxième table ronde avec des invités du monde politique et médiatique.

16/05/2017

Paris, Beyrouth, Saint-Pétersbourg, Bagdad... Les villes victimes du terrorisme sont nombreuses. Après chaque attaque, l'épreuve est de taille pour les médias qui doivent raconter l'horreur sans tomber dans le piège du journalisme anxiogène et vivificateur de haine. Parallèlement, les partis extrêmes comme le Front national grimpent dans les sondages et obtiennent des scores notoires aux élections. Face à la massification des sources d'information et la diffusion des « fake news » ou des discours de haine, les professionnels de l'information et de la politique s'alarment.

La deuxième table ronde de la 24e conférence de la Copeam symbolisait la rencontre entre le monde médiatique et le monde politique. Michel Touma, rédacteur en chef de L'Orient-Le Jour, animait la discussion entre Anne Brasseur, femme politique luxembourgeoise et ambassadrice du mouvement contre le discours de haine au Conseil de l'Europe, Leila Ghandi, journaliste franco-marocaine, présentatrice et productrice, et Gilles Vanderpooten, directeur de Reporters d'espoirs.

Le discours de haine, Anne Brasseur l'a vu de très près. Pour introduire son propos, elle a cité le parcours d'un jeune ex-néonazi, tombé rapidement dans les bras de l'extrême droite et radicalisé en prison. Malgré cette descente aux enfers, le Mouvement contre le discours de haine a aidé le jeune homme à s'en sortir et a fait pression sur sa famille pour qu'il ne quitte pas la structure. À présent, il fait partie de l'ONG allemande Exit et se bat pour convaincre les jeunes comme lui. Ce mouvement contre le discours de haine est né d'une initiative de jeunes en 2011, après l'attentat en Norvège qui avait fait 77 victimes. Anne Brasseur, suite à des années d'expériences européennes, a insisté sur la nécessité d'une politique éducative sur le long terme et a plus généralement appelé à une « slow policy ». Partisane d'une coopération entre les journalistes et les politiques, elle a précisé : « Nos sorts sont liés et nos responsabilités également. »

Si la nécessité d'une « slow policy » fait l'unanimité parmi les orateurs, elle n'est, pour Leila Ghandi, pas suffisante. Cette journaliste, influenceuse sur Twitter, soutient des initiatives de court terme pour faire barrage aux contenus négatifs. « La haine est une conséquence, non pas un état de fait », affirme-t-elle, ajoutant que « les médias peuvent contribuer à façonner les opinions publiques pour le meilleur ou pour le pire ». Si les réseaux sociaux ou les médias indépendants sont utilisés entre autres par les terroristes et publient du contenu attractif, il faut alors, selon la journaliste, produire quelque chose qui soit autant, voire plus attractif. Privilégier les approches courtes et positives serait alors une solution viable. Surtout, « donner la parole à ceux qu'on n'entend pas est essentiel », ajoute-t-elle, mentionnant les femmes, les musulmans, les migrants et plus généralement les minorités. Consciente de la force de son audience sur les réseaux sociaux, elle l'utilise pour partager une information vérifiée et optimiste. « Il est facile aujourd'hui de détester les musulmans au vu des gros titres », note-t-elle. Pour vaincre cet échec, elle porte ces voix qu'on n'entend pas : « Je suis journaliste, franco-marocaine, arabe, musulmane et je vais très bien », affirme-t-elle, sous les applaudissements de la salle.

Michel Touma est intervenu sur ce plan pour établir un parallèle entre le thème de journalisme constructif et le leitmotiv repris à plusieurs reprises ces dernières années par l'ancien député Samir Frangié qui n'a cessé de prôner la « culture du lien » en opposition au discours de haine. M. Touma a rappelé dans ce cadre que lors de sa dernière visite à Beyrouth, le président François Hollande avait reçu Samir Frangié et un groupe d'intellectuels pour discuter avec eux d'un projet d'alliance des « modérés » entre les deux rives de la Méditerranée.

 

(Lire aussi : Riachi appelle les chrétiens libanais à témoigner du « vrai visage de l’islam »)

 

Reporters d'espoirs...
Rebondissant sur l'intervention de Leila Ghandi, Michel Touma et Gilles Vanderpooten ont souligné la nécessité de ne pas occulter les faits... Ils ont tous deux relevé la difficulté de produire du contenu positif sans pour autant déformer la réalité. Sur le sujet des banlieues, le directeur de Reporters d'espoirs et Leila Ghandi affirment vouloir mettre en avant des initiatives positives, à l'image des entreprises qui se réinventent ou des jeunesses en action. Pour autant, les voitures brûlées et la délinquance font aussi partie de la réalité de ces quartiers. Toute la difficulté est de savoir complexifier et nuancer ses propos.

S'il appelle à la nuance, Gilles Vanderpooten se bat au quotidien contre les messages anxiogènes émis par les médias. Lancé par des journalistes en 2003, Reporters d'espoirs a vocation à développer un « journalisme constructif ». Une approche qui ne se limite pas aux titres noirs et accrocheurs, mais qui apprend à parler des solutions et des résiliences. Plus qu'un journalisme de « bonnes nouvelles », l'organisme souhaite mentionner les problèmes tout en suggérant des solutions. Persuadé que les médias ont une responsabilité vis-à-vis de l'opinion publique et que les images violentes diminuent à terme l'empathie des téléspectateurs, il soutient une diversité de sujets. Nice-Matin, un quotidien papier en très grande difficulté il y a trois ans, s'est réinventé en un média numérique et revendique à présent l'étiquette du « journalisme de solution ». Le journal questionne chaque mois ses lecteurs sur les sujets qu'ils aimeraient lire. La ligne éditoriale favorise alors les sujets du quotidien et renoue un dialogue qui participe au succès du nouveau format. De telles initiatives se sont développées en Europe et ailleurs, mais Gilles Vanderpooten insiste sur l'utilité de les développer encore, en particulier dans la région méditerranéenne. Il a donc conclu sur un appel aux professionnels des médias présents dans la salle à les rejoindre dans l'aventure.

À la fois vif et riche, le débat s'est terminé avec un peu de retard sur les questions du public. Le danger de la déformation de la réalité a été encore une fois mentionné par une journaliste. Malgré leurs divergences, les intervenants sont finalement tombés d'accord sur ce qui fait l'essentiel de la profession de journaliste : faire preuve d'une grande prudence dans l'emploi des mots et innover sans cesse pour contrebalancer le discours de haine... En travaillant à une union des deux rives de la Méditerranée, encore plus forte autour de ces enjeux.

 

 

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LA PLUPART NON CONSTRUCTIF ET AVIVE LES HAINES !

M.V.

Quand les "journalistes ", sont pris au piège .... , de la novlangue socialiste ...ils recourent aux bonnes vieilles méthodes ...par exemple, un mixte avec du sophisme ...! Larousse , sophisme: raisonnement qui n'est logique qu'en apparence.

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