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Idées

Loi électorale, entre le bon grain et l’ivraie

législatives
Amine ISSA | OLJ
29/04/2017

À quoi servent des élections dans une démocratie moderne ? Elles sont la délégation de la volonté populaire souveraine à des représentants de celle-ci. Le principe de représentation est ancien, même si la souveraineté du peuple n'était pas la source ou la seule source de la légitimité de l'organe représentatif. Et même quand cet organe l'a prétendu dans la pratique, il s'est parfois retourné contre le peuple. Je citerai deux modes de représentation qui éclairent notre réalité.

Le premier est celui des États généraux de l'Ancien Régime en France, composé de trois corps : la noblesse, le clergé et le tiers-État. Ce qui nous intéresse ici est la façon dont ces trois corps votaient. Ils le faisaient collectivement, c'est-à-dire qu'il n'y avait que trois voix, une par corps, et non pas 1 139 voix (en 1789), celle de chaque membre de ces corps.

Le second est celui des systèmes qui prétendaient incarner la volonté générale. Celui de la Terreur jacobine et plus tard de ses avatars, ceux des partis idéologiques et des démocraties populaires. Dans ces cas-là, la représentation s'est transformée en substitution. Un Parlement partisan ou un dirigeant avait la prétention d'incarner la volonté générale et, de ce fait, d'annuler la distance qui existe entre le peuple et ses représentants. C'est une perversion du principe de représentation, car sans cette distance, le peuple perd son pouvoir de contrôle et de sanction.

 

(Lire aussi : Nouveau package-deal en vogue : Sénat et loi électorale simultanément)

 

Au Liban, nous pratiquons un mélange de ces deux modes. Soit les communautés votent comme les trois corps des États généraux, soit les députés issus de partis idéologiques et de familles féodales prétendent se substituer à leurs mandataires.

On comprend mieux ainsi pourquoi ces mêmes partis phagocytent tous les organismes élus, CGT, syndicats, ordre etc. Ainsi, ils confisquent toute forme de représentation. Également, en cédant aux instances religieuses les questions de statut personnel et de moralité, ils réduisent encore plus le champ de liberté des citoyens qui se situe en dehors de la sphère politique. Ils font de nous des incapables.

Ce système existe depuis l'indépendance du Liban. Sauf qu'à partir des années 60, une vague de protestation s'est amplifiée pour le contester. La guerre civile a arrêté ce mouvement. Et depuis 1990, jusqu'au retrait de l'armée syrienne, ce système s'est solidifié. Les gouvernants pratiquent à notre égard la politique de l'endiguement que George Kennan avait imaginée pour étouffer l'Union soviétique.

Les Libanais sont généralement conscients de ce fait. Mais les pratiques d'endiguement si bien rodé et l'absence de porteurs d'un système de remplacement nous maintiennent dans cette dépendance aux maîtres. À cette soumission, chaque communauté, selon son habitus culturel qui la distingue, trouve un exutoire. Il ne faut pas pour les chiites résumer leurs adhésions à la politique du Hezbollah comme uniquement une adhérence à son idéologie. Face à un quotidien pénible, ils se réfugient dans la sortie de l'histoire qui ne connaît que deux moments, l'un figé, Karballa, et l'autre, hypothétique, la parousie du mahdi.

 

 

(Lire aussi : Loi électorale : qu'en pense la société civile ?)

 

Cette suspension de l'histoire exige le sacrifice du temps vécu et le sacrifice de soi tout court. Pour d'autres, c'est la perpétuation du mode tribal et de la rébellion contre la loi commune, celle de l'État, insatisfaisante car injuste. Pour les sunnites, il existe plusieurs niveaux d'échappatoires qui peuvent se recouper. Celui de l'hédonisme par la consommation, l'appartenance à une arabité mythique qui transcende l'appartenance au système libanais. Et pour les plus désespérés, la séduction de l'utopie du califat et du nihilisme suicidaire dans des batailles perdues d'avance et l'autodestruction des kamikazes. Chez les chrétiens, c'est également l'hédonisme par la consommation et l'exil intérieur pour les partisans de la séparation, ou l'exil extérieur pour ceux qui le peuvent.

Tout ce qui précède n'est peut-être qu'une gymnastique intellectuelle sans fondement. Comment évaluer alors ce que les Libanais veulent vraiment? Par les élections. Mais selon quel mode de scrutin ?
Le scrutin uninominal à deux tours. Il entend autant de circonscriptions que de députés. En réduisant le nombre de votants par candidat, il permet aux candidats indépendants, sans grands moyens financiers, de mener une campagne et d'être les porteurs d'un changement du système. La campagne ne sera plus des slogans affichés sur des panneaux et débités par des porte-parole, mais une confrontation, un face-à-face entre le candidat et les électeurs. On passe ainsi du seul discours au débat. Le candidat ne peut plus débiter des poncifs, mais devra argumenter et convaincre. L'électeur retrouve la parole, questionne, interpelle, évalue, demande des comptes pour les promesses non tenues. Il redevient sujet actif et non plus un individu asservi. Il recouvre son libre choix et retrouve sa dignité.

Si les électeurs après cela réinstallent les mêmes, c'est qu'ils le souhaitent. Je me permets d'en douter à la seule constatation qu'aucun parti n'a proposé ce mode de scrutin. Il est encore temps de militer pour ce mode de scrutin, les moyens de le faire sont nombreux. Que les sceptiques ravalent leur sarcasme : à l'ordre des ingénieurs (50 000 adhérents), l'élection de Jad Tabet est le résultat d'un programme convaincant, d'un discours délivré directement aux électeurs, d'une campagne habile et d'un activisme batailleur. Les indécrottables incrédules vont prétendre que le candidat indépendant a gagné grâce aux dissensions au sein de la coalition des partis. Mais se jouer de la compétition de ses adversaires, n'est-ce pas une des règles du jeu démocratique ? Entre l'idéalisme béat et le cynisme, il y a la politique, la vraie.

Responsable du master information et communication à la faculté des lettres et des sciences humaines de l'Université Saint-Joseph.

 

 

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Saliba Nouhad

Merci, Mr Issa de dire à voix toute haute et en termes simples mais clairs ce que tout le monde pense à voix basse: un cancer socio-politique qui perdure depuis plus d'un demi-siècle et qui se perpétue de nos jours sans espoir de changement...
Le drame du Liban, c'est d'avoir une élite intellectuelle extrêmement capable et un taux d'alphabétisation le plus élevé dans le monde Arabe, qui est, en général, dans les pays qui se respectent, une richesse nationale énorme, mais qui est généralement méprisée, ou utilisée par la médiocrité ambiante à perpétuer un système politique d'un autre âge en le justifiant par les peurs et les oppositions communautaires: les idéalistes s'adaptent et les autres quittent le navire naufragé pour aller briller ailleurs...
C'est sûr que des solutions au problème, il y en a plusieures, et bien meilleures que le statu-quo morbide actuel, mais ce n'est pas demain la veille et, malheureusement, plus ça change plus c'est la même chose!

Yves Prevost

Entièrement d'accord! Le système uninominal à deux tours est le seul qui permette d'échapper à l'emprise des partis et donc de respecter la volonté du peuple.
A l'inverse, le mode proportionnel est le plus pervers car il consacre et renforce, au contraire, le rôle de ces mêmes partis.
Merci Amine!

Marionet

Magistral!

gaby sioufi

WAOWWWWWWWWW !MILLE FOIS WAOWWWWWWWWW !

Jamais encore ne furent dites -publiquement- de telles VERITES sans fioritures, hypocrisie et surtout sans pretendre se foutre de la gueule du citoyen .

a commencer par la description de notre systeme electoral, sa comparaison ainsi decrite CLAIREMENT et LOIN du bla bla habituel qui nous est servi par TOUS.

pour passer ensuite a la descriptions de nos maux a tous, chretiens,sunnites,chiites Libanais ( en oubliant pourtant ceux des druzes )

en finissant par proposer un systeme qui, pour une fois est Clair, Net, Precis ET Convaincant.

Mr Issa , BRAVO !

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