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Le portrait de la semaine

Chucri Sader prend « les décisions qu’il faut, quitte à perdre la face »

Président du Conseil d'État, le magistrat est à la fois applaudi et critiqué pour son indépendance.

Chucri Sader.

« J'ai aimé, j'ai servi, j'ai donc vécu ! » La confidence pourrait à elle seule résumer le parcours du président du Conseil d'État, Chucri Sader. Celui d'un époux et père de famille, qui a consacré 40 ans de sa vie à la magistrature et à l'enseignement. Mais à bientôt 66 ans, le juge, qui occupe son poste depuis fin 2008, est bien plus que cela.

Indépendant et audacieux, fin et cultivé, controversé, mais aussi nerveux, voire excessif jusqu'à l'imprudence dès lors qu'il s'agit de sa santé, Chucri Sader est un magistrat à la fois atypique et humain. « Atypique », comme le décrit Ibrahim Najjar, parce que doté de ce penchant artistique qui l'incite à prendre le micro en soirée dans la sphère privée. « Il a si peu froid aux yeux que sa langue et ses cordes vocales se délient. Il aime alors chanter Louis Armstrong, dit-il avec affection, laissant sous-entendre par le fait même les célèbres coups de gueule de son confrère. Cela fait de lui un personnage haut en couleur, très en vue dans la société. » Une particularité qui aurait pu coûter au magistrat sa nomination au Conseil d'État. Il était alors à la tête du département de législation et de consultations au ministère de la Justice et avait « émis le désir, de manière soft, d'être nommé à cette fonction », admet-il à L'OLJ. Me Najjar, alors ministre de la Justice, et le président Michel Sleiman s'étaient en effet posé la question si « ce guitariste à ses heures » n'était pas en contradiction avec le sacro-saint principe de l'obligation de réserve des magistrats. « Nous avons conclu qu'après tout, il a le droit de s'amuser dans sa vie privée. Et puis cela fait partie du personnage », observe-t-il. Pour la petite histoire, Me Najjar prévoyait pour le juge Sader la première présidence de la Cour de cassation de Beyrouth. La politique en a décidé autrement.

 

« J'ai été accusé... »
C'est aussi « l'humain, l'artiste, empreint d'une grande finesse et d'une bonne dose de culture », que salue l'avocat Ziyad Baroud. « Le côté artistique de Chucri Sader relève de sa vie privée, de ses goûts personnels. Mais il reflète son côté humain, voire humaniste. L'essentiel est qu'il possède les deux qualités essentielles aux magistrats, à savoir la compétence et l'intégrité morale », affirme-t-il, invitant « à briser les clichés sur la nécessaire inaccessibilité du juge ». Quant à l'obligation de réserve des magistrats, « tant qu'elle est respectée lorsqu'il s'agit des dossiers traités, la question ne se pose pas ».
L'atout majeur de Chucri Sader ?

Outre sa compétence, qui en fait une référence internationale en matière de législation, et son intégrité, qui l'a fait désigner avec son confrère Ralph Riachi pour la rédaction de la convention du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), c'est cette indépendance qu'il revendique au service de l'État de droit que ses pairs lui reconnaissent. « J'ai été accusé d'être à la fois un homme d'Émile Lahoud et de Rafic Hariri », observe-t-il. « Ils disaient de moi que je travaillais à mon propre compte. Mais je ne suis pas homme à faire du trafic d'influence », ajoute-t-il.

Chucri Sader tire fierté de cette indépendance, qui lui a valu les critiques de la classe politique et de la société civile. « Les politiciens ne m'ont pas supporté plus de deux ans en tant que procureur général du Mont-Liban. Je ne répondais à personne », lance-t-il, évoquant son côté « rebelle ». Depuis son bureau au siège du Conseil d'État, dans la maison rose du centre-ville, le magistrat rappelle le credo de l'institution judiciaire qu'il préside : « Nous menons un travail de résistance, face aux pressions exercées par la classe politique, vu les empiétements du pouvoir exécutif sur la bonne marche des institutions. » Pas étonnant dans ce cadre qu'il n'ait pas d'amis au sein de la classe politique. « L'essence de mon travail est de sanctionner les ministres qui violent la loi. Je ne peux donc pas faire preuve de complaisance », explique-t-il, reconnaissant avoir fait l'objet de menaces physiques durant sa carrière. « Quand on est juge, on est seul face à sa conscience », insiste-t-il.

À propos de son indépendance, Ibrahim Najjar dira encore : « Il est d'un courage tel qu'il prend des risques et les décisions qu'il faut, même s'il doit perdre la face. » Chose qui s'est manifestée à plusieurs reprises, souligne l'ancien ministre, notamment lorsque le magistrat a pris position contre le CPL, en faveur de la reconstruction du camp palestinien de Nahr el-Bared, ou contre des associations qui réclamaient l'arrêt de l'exécution de travaux pour préserver des vestiges historiques.

 

Devenir grand-père
Lorsque Chucri Sader se raconte, cigarette à la main, l'homme à la tignasse blanche livre tout un pan de son enfance. « Cela permet de mieux comprendre le magistrat que je suis », explique-t-il. Avec émotion et tendresse, ce fils unique, élevé aux côtés de ses quatre sœurs « dans le respect de l'égalité », se dit « imprégné » des valeurs familiales. « Ma mère travaillait pour aider mon père dont le commerce traversait des difficultés. Pour avoir l'autorisation de jouer, nous devions tous avoir accompli les tâches ménagères imparties », raconte-t-il. Élève de Saint-Joseph de l'Apparition puis des Frères du collège de La Salle, membre du mouvement scout, il grandira avec ce sens profond de la solidarité, qui le poussera à donner des cours de soutien scolaire gratuits aux enfants défavorisés. Il organisera par la suite des colonies de vacances gratuites pour ces enfants. Son action auprès de l'association Himaya de protection de l'enfance, dont il est cofondateur avec des personnalités comme Viviane Debbas et Lama Salam, n'est que la continuité d'un « engagement social de longue date », note-t-il. « Avec le sport, le travail social est un antidrogue et un antivice. »

Un engagement qu'il mène de pair avec sa nomination à la présidence de la Fédération des associations d'anciens de l'Université Saint-Joseph, sans pour autant délaisser le loisir qu'il affectionne particulièrement, le bridge. Le magistrat omet au passage d'évoquer la Légion d'honneur décernée par la France en 2015. Mais il soutient que dans une vie, ce qui est important, « ce n'est pas ce qu'on a accumulé, ce sont les traces qu'on laisse ». Mis à part son empreinte humaine et professionnelle, et la compilation des consultations du département de législation et de consultations, Chucri Sader ambitionne aujourd'hui de devenir grand-père. Et ce n'est pas rien.

 

Pour mémoire 

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« J'ai aimé, j'ai servi, j'ai donc vécu ! » La confidence pourrait à elle seule résumer le parcours du président du Conseil d'État, Chucri Sader. Celui d'un époux et père de famille, qui a consacré 40 ans de sa vie à la magistrature et à l'enseignement. Mais à bientôt 66 ans, le juge, qui occupe son poste depuis fin 2008, est bien plus que cela.


Indépendant et...

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