Le jour où on m‘a donné la clé de Lebanon...

Lebanon, Illinois

Une succession d'événéments fortuits. Je ne vois pas comment décrire autrement mon passage, début février, dans la ville de Lebanon, dans l'Illinois. Pour comprendre l'engrenage, il faut remonter à fin novembre.

Alors que je me trouvais à Boston, j'avais été interviewé à la radio publique nationale américaine (NPR), pour parler de mon roadtrip sur la piste des villes baptisées Lebanon aux États-Unis. Quelques semaines plus tard, j'ai été contacté par une autre antenne de la NPR, celle de St. Louis dans l'Illinois. Les États-Unis étant un si grand pays, NPR a des antennes locales dans la plupart des grosses agglomérations, afin de rapporter les infos locales, en sus des programmes nationaux.


Le producteur de St. Louis, Alex Heuer, me dit qu'il souhaite lui aussi m'interviewer car il a été contacté par un homme près de Lebanon, dans l'Illinois, lui assurant que la ville possède un authentique « cèdre du Liban ». Ce n'est pas par mail que cet homme a contacté la radio, ni même par téléphone. Cet homme, comme sorti d'un autre siècle, a envoyé une lettre, sur papier, tapée à la machine à écrire. Avec la lettre était incluse une enveloppe préaffranchie portant l'adresse de l'expéditeur.


Alex m'a transféré une photo de la lettre envoyée par M. Harrison Church. Il y était écrit :
« En écoutant aujourd'hui votre station de radio, je suis tombé sur une partie de l'interview avec ce que je pense être un Libanais de souche, Fahdi Buckharin (sic) si j'ai bien noté, à propos de sa tournée des différents Lebanons du pays et incluant un commentaire sur les cèdres du Liban. Je me demandais si vous pouviez me mettre en contact avec lui, car nous pensons que nous avons un véritable cèdre du Liban ici dans notre ville de Lebanon ».

 

 

Dans un premier temps, j'ai pensé qu'il devait y avoir un malentendu. Si sept maires de villes américaines baptisées Lebanon ont visité Beyrouth en mars 1955 et en sont effectivement repartis avec un jeune cèdre en cadeau de la Première dame du Liban Zalfa Chamoun, la ville de Lebanon de l'Illinois ne faisait pas partie du voyage. Ceci dit, la ville de Lebanon dans le Dakota du Sud, que j'ai traversée au début de mon voyage, prétendait elle aussi aussi avoir un Cèdre du Liban. Or le maire de Lebanon (Dakota du Sud) ne faisait pas partie non plus du voyage beyrouthin de 1955. Une plaque avait pourtant été placée devant le grand arbre sur laquelle l'on pouvait lire : « Cèdre du Liban. Donné à Lebanon, Dakota du Sud, par le Liban. L'un des deux plantés, 1955, Maire WM. Schumacher. » De surcroît, le cèdre s'était avéré être un genévrier... (tous les détails du mystère du faux cèdre de Lebanon sont ici)

 

Je me demandais donc quelle pourrait être l'histoire du « cèdre » de Lebanon, Illinois.
En arrivant dans cet État, j'ai appelé Harry Church. Il était ravi d'avoir de mes nouvelles. Il voulait me montrer des documents, et m'a demandé si je voulais bien bruncher avec lui et sa femme Harriet le lendemain. Sa voix était celle d'un homme âgé et il avait l'air farceur. Il m'a dit qu'il porterait un chapeau de pêcheur au restaurant afin que je puisse le reconnaître, et je lui ai répondu qu'il serait facile pour lui de me reconnaître puisque j'aurai juste l'air moyen-oriental. « Tu veux dire que tu porteras un turban ? », m'a-t-il lancé en riant, avant d'ajouter : « Je plaisante, je sais que vous ne faites pas ça. »


Le lendemain, j'ai rencontré Harry et Harriet Church au restaurant et, comme je l'avais imaginé, Harry devait avoir presque 80 ans alors que sa femme semblait avoir une soixantaine d'années. Ils m'ont régalé avec des histoires sur leur ville. En fait, Harry, en plus d'être l'historien de la ville, avait aussi été, pendant plus de quarante ans, le propriétaire du journal local, le « Lebanon Advertiser ». C'est un exemplaire de ce journal, jauni et daté du 30 mars 1967, qu'il m'a montré. Sur la première page était rédigé un portrait d'Assad Moukaddem, titré « Lebanon plante un cèdre : Assad Moukaddem est l'invité d'honneur »

 

Assad Moukaddem plantant le cèdre à Lebanon. Une photo publiée le 1er avril 1967 dans le Lebanon Advertiser


M. Moukaddem représentait l'ambassadeur Ibrahim El-Ahdab lors de la cérémonie de plantation du cèdre du Liban, le samedi 1er avril 1967. Originaire de Tripoli, journaliste et écrivain, il a également été directeur du journal libanais « Al-Yom ». De plus, il a été membre de la délégation libanaise à l'ONU et conseiller pour le tourisme et l'information à l'ambassade du Liban à Washington D.C.


Ce jour de 1967 était d'une telle importance pour la ville que le 1er avril a été déclaré comme étant la journée du « cèdre du Liban », et a même été inclus dans le livret retraçant l'histoire de la ville. Sept ans plus tard, lors du centenaire de Lebanon, les responsables de la ville ont carrément adopté l'image du cèdre représentée sur le drapeau libanais.


Cette histoire de cèdre s'éclaircissait. La ville de Lebanon, dans l'Illinois, possédait un véritable cèdre, mais le leur était différent de celui offert aux maires en 1955.
Harry Church m'a également livré un indice sur la raison pour laquelle les autres cèdres issus du voyage de 1955 n'existent peut être plus aujourd'hui. Avant de pouvoir être plantés, les cèdres importés du Liban, dont celui destiné à Lebanon Illinois, devaient être placé en quarantaine et traités par fumigation. Malheureusement, aucun d'entre eux n'a survécu à la fumigation. Par conséquent, de nouvelles jeunes pousses ont été rapportées de l'arboretum de l'Université de Harvard où étaient cultivés de vrais cèdres depuis 1915. Il est donc très probable que les jeunes pousses qui ont été rapportées de Beyrouth en 1955 n'aient pas survécu à la fumigation.

 

 

« J'ai quelque chose pour vous »


Ma rencontre avec M. et Mme Church a eu lieu au deuxième jour de ma visite de la ville de Lebanon, dans l'Illinois. Ma première journée fut encore plus mouvementée. J'avais contacté Alex, le producteur de « St. Louis on the Air », et il m'avait donné rendez-vous dans la ville pour une interview. Il avait également appelé Rich Wilkin, le maire de Lebanon, pour lui demander s'il était au courant de l'histoire du cèdre. Le maire ne pouvait que l'être, le cèdre se trouvant juste en face de son bureau. Cinquante ans après avoir été planté, l'arbre était de belle taille. Il était protégé par une petite clôture, alors qu'une plaque avait été placée à son pied. On pouvait y lire: « 1er avril 1967. Cèdre du Liban (Cedrus Libani). Planté par le comité d'embellissement de Lebanon et offert par Assad Moukaddem, représentant l'ambassade du Liban dans le cadre du projet international de bonne volonté et d'entente entre le pays du Liban et notre ville de Lebanon. »

 

La plaque posée devant le cèdre de Lebanon. Photo Fadi Boukaram


Après avoir examiné l'arbre, nous avons rejoint le maire qui m'a accueilli avec un enthousiasme débordant. Nous avons parlé de la ville, de son histoire et de mon voyage. Il m'a souri et m'a dit : « J'ai quelque chose pour vous. En reconnaissance pour votre bienveillant voyage, je veux vous donner la clé de la ville. »


J'ai dû rester sans voix pendant une bonne minute. Ce geste était bien plus qu'un honneur pour moi. J'ai amplement remercié le maire Wilkin tout en restant incrédule face à un tel cadeau. Un photographe du journal était là, et la photo du maire et moi qui a été publiée en première page du journal le lendemain montre bien ma surprise. Si je l'avais su à l'avance, je me serais au moins habillé en conséquence!

Mais ce n'était pas seulement ça. Il y a cinq mois, lorsque je me suis lancé dans mon road trip américain sur la piste des Lebanons, j'ai abandonné mon appartement et rendu mes clés. En mars, quand mon voyage sera fini, je vais rendre ma caravane et ses clés. Pour le moment, la seule clé que je possède réellement est celle de la ville de Lebanon, dans l'Illinois. Elle n'ouvre pas de portes physiques, mais j'espère qu'elle m'ouvrira de nouvelles opportunités.

 

 

(Cet article fait partie du road trip de Fadi Boukaram, sur la piste des villes baptisées Lebanon aux Etats-unis. Découvrez ses précédents récits de voyage ici)

 

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Antoine Sabbagha

Je veux vous donner la clé de la ville, belle foi en douce nostalgie pour des libanais qui aimaient vraiment l'odeur du sol libanais , et pour qui les cèdres étaient aussi une belle épopée .

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Heureusement qu'il n'avait écrit, yîîîh, "bouLénine" !
Mis à part ceci, BRAVO à M. Fâdy BOÛKARAM pour son real et surtout SAIN.... Patriotisme.

NAUFAL SORAYA

Beau et émouvant témoignage! Ce devait être une belle aventure!!!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST TRES EMOUVANT...

NAUFAL SORAYA

Beau et émouvant témoignage! Ce devait être une belle aventure!!!

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