Quand la vie prend un tour inattendu : petites histoires à Lebanon, Michigan

Lebanon, Michigan

Quand je suis arrivé dans l’État du Michigan fin novembre, il commençait à faire froid, mais la température n'était pas encore réellement descendue en dessous de zéro. Je vérifiais constamment le thermomètre, non pas parce qu'il y a une grande différence entre 1 et -1 degré, mais parce que j'utilisais l'eau à l'intérieur de ma caravane pour me doucher. A chaque fois que l'eau était sur le point de geler, je devais vider tous les réservoirs pour que les tuyaux n'éclatent pas. Quand la température a fini par tomber en-dessous de zéro, j'ai loué un terrain dans un camping à Allendale, à une heure et demie de la ville de Lebanon dans l’État du Michigan.

J'étais installé à coté du propriétaire du camping, un homme aux yeux bleus perçants et à la coupe de cheveux assortie : une coupe mohawk, ou crête iroquoise, bleu vif. Il m'a aidé à remplir mon réservoir de propane afin que je puisse utiliser le chauffage à l'intérieur de la caravane. Je lui ai demandé s'il n'en avait pas ras-le-bol des personnes l'interrogeant sur ses cheveux, parce que je ne pouvais pas être le premier à les remarquer. Il s'est mis à rire et m'a dit que cela ne le gênait pas du tout. Et quand je lui ai demandé s'il accepterait de poser pour un portrait, il n'a pas hésité.

Sa crête a été mon point d'entrée dans l'histoire de Rob :

 

 

« J'ai travaillé dans l'informatique, au sein d'une entreprise, pendant 27 ans. Un soir, tard, alors que j'étais en réunion, j'ai reçu un appel téléphonique de la maison. Je l'ai ignoré. Puis, j'ai reçu un second appel. Or ma règle est que si on appelle deux fois, c'est que c'est important. J'ai quitté la réunion pour répondre. C'était ma fille, elle avait quatre ans à l'époque. 'Je veux juste dire te bonne nuit papa,' a-t-elle dit. Moi, je lui ai hurlé dessus, parce qu'elle avait interrompu ma réunion. Ce soir-là, je ne rentrais pas à la maison, j'étais en déplacement.

Pendant le vol du retour, cette histoire m'a beaucoup travaillé. Est-ce que je viens vraiment d'engueuler ma fille alors qu'elle voulait me dire bonne nuit !?

Peu après, j'ai démissionné, déménagé à la campagne, acheté ce terrain, et maintenant je possède ce camping et je suis sur le point d'obtenir un très grand mobil-home pour toute la famille. Aujourd'hui, ce sont mes deux filles qui décident de la couleur de ma crête iroquoise. Pendant la semaine de l'élection présidentielle, nous l'avions teint en rouge, blanc et bleu. La semaine d'avant, c'était un arc en ciel. »

 

 

Après m'être installé sur mon espace de stationnement sous la neige tombante, j'ai réalisé que je n'avais plus de vêtements propres. Comme je n'avais pas de lessive non plus, j'ai demandé à l'homme réparant la caravane garée à côté de la mienne s'il savait où en acheter et où trouver de la monnaie pour utiliser les machines à laver à pièces. Il a bondi de sous la caravane en souriant. « Ne t'inquiète pas pour ça ! », m'a-t-il lancé, avant de disparaître dans sa caravane pour en ressortir avec bouteille de lessive et un sac de pièces. « Voilà, s'il te plaît prends-les ». J'ai essayé de suggérer de le payer, mais il n'a pas accepté. « Ne dis pas de bêtises, va laver tes vêtements. Attends, as-tu des gants ? Tu ne peux pas marcher comme ça dans la neige. Tiens, prends ces gants de ski, j'ai une paire supplémentaire et je n'en aurai pas besoin. »

Je ne savais pas quoi dire, à part répéter « merci beaucoup », encore et encore. Je lui ai demandé ce qu'il faisait dans la vie. Comme Rob, il a eu une vie intéressante qui a pris un tour inattendu.

Tom travaillait pour la ville de Détroit, dans le cadre d'un programme axé sur les jeunes et visant plus spécifiquement à aider les enfants des quartiers défavorisés. Ce boulot est rapidement devenu une grande source de frustration, car Tom estimait ne pas arriver à vraiment changer les choses. La communauté avec laquelle il travaillait était très pauvre, et Tom ne pouvait comprendre pourquoi les gamins dépensaient l'argent durement gagné par leurs parents en baskets hors-de-prix. Tom se sentait totalement dépassé par cette situation absurde.

« J'ai prié pour que Dieu me guide », m'a-t-il dit. Un jour il s'est réveillé, a vendu tous ses biens, et a déménagé avec sa femme et son fils à Haïti. Aujourd'hui, il y est pasteur, et travaille avec une organisation baptisée « Faith in Action » qui aide les agriculteurs locaux à cultiver des arbres dont les fruits ne sont pas répandus sur le marché et qui pourraient donc s'exporter à des prix élevés, leur permettant ainsi de sortir de la misère. La seule chose que Tom possède encore aux Etats-unis, est cette petit caravane sous laquelle je l'ai trouvé. Les Etats-unis, Tom y revient plusieurs fois par an pour convaincre des donateurs de financer l'achat de nouveaux arbres pour les agriculteurs d'Haïti.

 

 

Le lendemain, j'ai repris la route vers Lebanon. Étrange comme toutes les routes que j'avais prises jusqu'à présent pour me rendre dans différentes villes appelées Lebanon, se ressemblent. De vastes terres agricoles sans âme qui vive, et dans les villes, des rues vides. Peut-être une conséquence de la météo pas vraiment clémente.

J'ai fini par apercevoir des chevaux sur le bord de la route. Qui dit chevaux dit, probablement, propriétaire de chevaux dans les environs, me suis-je dit.

Je me suis garé près de la clôture et suis sorti me promener. J'ai aperçu une maison abandonnée dont les fenêtres étaient obturées avec des planches. Je m'approchais pour prendre quelques photos, quand j'ai vu, ou plutôt entendu, un molosse, un mastiff, sortant de nulle part, courir en aboyant vers moi.

Heureusement pour moi, l'animal était attaché à une longue chaîne et ne pouvait pas m'atteindre. La porte de la maison que je croyais abandonnée s'est ouverte et j'ai entendu une femme hurler : « Qui êtes-vous et que voulez-vous? »

Je me suis présenté de loin et la femme est sortie. Elle paraissait avoir une cinquantaine d'années, ses cheveux, blonds, étaient rassemblés en une queue de cheval. Elle portait des vêtements de chasse. Elle était très belle.

« Ok entre, ne reste pas dehors. Je m'appelle Annette. »

Modeste, mais meublé avec goût et très propre, son intérieur offrait un contraste saisissant avec l'apparence extérieure de la maison. Elle a dû remarquer mon regard perplexe, car elle m'a dit : « Oui, je sais, la maison ne ressemble pas à grand-chose de l'extérieur, mais je la rénove moi-même, petit à petit ».

Alors que je l'interrogeais sur la ville et sur le fait qu'il ne semblait y avoir âme qui vive, elle a rit : « Chéri, c'est une petite communauté agricole ici, tout le monde est irlandais et aujourd'hui c'est dimanche. Donc, ils ont encore la gueule de bois à cause d'hier soir. Quoi qu'il en soit, quel âge me donnes-tu ? »

LA question piège! J'ai opté pour la galanterie, plus sûre, et retranché une dizaine d'années à mon estimation. « Début quarantaine ? » j'ai lancé. « Eh bien, j'ai 57 ans! Qu'en dis-tu ? » Annette a beaucoup aimé mon air surpris.

« Eh oui! Et je travaille sur cette maison seule, parce que je n'ai pas besoin d'un homme pour m'aider. »

Elle n'a pas de famille, me suis-je dit. J'étais complètement à côté de la plaque. Annette m'a livré quelques fragments de sa vie. A ce jour, je suis toujours impressionné par la force de cette femme :

 

 

« J'ai 14 enfants, 29 petits-enfants et deux arrière-petits-enfants en route. Mes amis m'appellent Sunshine, j'ai fait tatouer ce mot sur ma nuque. Mais j'ai eu une enfance difficile. La dernière fois que j'ai vu mon père c'était avant mon 9ème anniversaire. Lui et ma mère étaient alcooliques et violents. Elle est morte quand j'avais 14 ans. Je n'avais pas d'autre famille donc j'ai été placée dans un orphelinat pendant 3 ans. Puis je me suis mariée jeune et bêtement. Il était paresseux, violent, bon à rien, mais je n'ai jamais réagi. Je faisais des ménages dans la journée et en soirée, j'allais traire des vaches. Il fallait bien que j'assure un minimum de moyens pour élever mes enfants. Tu sais qui est Kathy Lee Gifford ? Je l'ai une fois entendue dire à la télévision que si vous vous contentez de ce que vous avez, vous méritez ce que vous obtenez. J'avais deux choix et j'ai choisi de vivre. Aujourd'hui, ça va mieux. J'ai acheté ces 32 hectares ici, j'ai me chevaux et mon chien Reese. Quant à mon ex-mari, il est reparti vivre avec son père et sa mère. Un jour, je veux prendre ma retraite en Floride, il fait plus chaud là bas. Je m'y suis rendue à plusieurs reprises et tout le monde a l'air différent. Mais ils ont l'air de tous bien s'entendre, alors... Ceci dit, je ne crois pas que les gens là-bas auraient autant de temps que ceux d'ici pour te parler... »

 

 

 

 

 

(Cet article fait partie du road trip de Fadi Boukaram, sur la piste des villes baptisées Lebanon aux Etats-unis. Découvrez ses précédents récits de voyage ici)

 

 

 

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