Le mystère du faux cèdre de Lebanon...

Deuxième étape : Lebanon, Dakota du Sud.

Je conduis sur la route 1 806, une autoroute étroite à deux voies dans le Dakota du Nord qui mène à la ville de Canon Ball. C'est dans cette ville que les membres de la tribu sioux de Standing Rock ont protesté contre l'oléoduc Dakota Access Pipeline. J'ai lu dans le Bismarck Tribune que 141 personnes ont été arrêtées durant l'une des manifestations.

La tribu amérindienne manifeste contre cet oléoduc qui doit passer près de leur réserve, parce qu'il risque de polluer les réserves aquifères, en sus de profaner les terres où sont enterrés leurs ancêtres. Les images de certaines manifestations étaient incroyablement violentes : les manifestants étaient battus et se faisaient tirer dessus avec des balles en caoutchouc.

Je suis à seulement une heure de la ville, je décide de m'y rendre. Je suis peut-être motivé par une sorte de sentiment égoïste, ce mouvement de désobéissance civile pourrait me rappeler Beyrouth. J'ai un peu le mal du pays.

À environ 40 minutes de la ville, je tombe sur un panneau : « Route fermée. Accès restreint à la circulation locale. » Je décide de prétendre faire partie de cette « circulation locale ». La route principale est seulement traversée par de petites voies sans issue menant à des fermes. Le même panneau réapparaît fréquemment, mais je continue de l'ignorer. Puis, une file de six quatre-quatre identiques, noirs, vitres teintées et feux clignotants, passe à toute allure dans la direction opposée. J'essaie de trouver une autre route pour rejoindre la ville, mais la carte n'en montre aucune et il n'y a pas de réseau téléphonique pour pouvoir vérifier en ligne. Environ 10 minutes avant d'atteindre la ville, de gigantesques panneaux clignotants apparaissent au loin et de nombreuses voitures bloquent la route. Je me dis que c'est la police. Alors que l'on me fait signe de m'arrêter, je suis surpris de découvrir que c'est en fait l'armée qui bloque la route. En tenue complète de combat. Un soldat se plante devant mon pare-brise et un autre s'approche de ma fenêtre en souriant :

- « Salut vous, vous allez où ? », demande-t-elle.
- « Lebanon. »
- « Cette route est bloquée. Vous devez faire demi-tour. ».

Je suis surpris de voir que le mot Lebanon ne semble pas l'intriguer. Elle m'indique simplement la route à suivre pour arriver à Lebanon, Dakota du Sud. J'ai envie de prendre une photo des soldats armés bloquant la route, mais je ne le fais pas. Je suppose que je me comporte toujours comme à Beyrouth où l'on ne pointerait jamais un appareil photo sur un policier ou un soldat, de peur de se le faire confisquer voire d'être arrêté. Je reprends la route vers le Sud.

 

 

Avant d'arriver à Lebanon, je décide de passer par la bibliothèque du canton de Gettysburg qui se trouve à dix minutes de la ville pour y faire quelques recherches. Selon un livre d'histoire, le nom de Lebanon dans cet État n'était pas d'origine biblique. En 1885, un certain D. M. Boyle est arrivé sur cette terre, y a construit une maison, ainsi que le premier bureau de poste, et lui a donné le nom de sa ville natale, Lebanon dans l'État de l'Indiana, que je visiterai dans quelques mois. Pendant que je fais mes recherches, la bibliothécaire, Barb, qui est extrêmement utile et à qui j'ai expliqué mon voyage, contacte des personnes que je devrais rencontrer, y compris un journaliste local qui veut m'interviewer. Barb me conseille aussi de visiter le Dakota Sunset Museum, qui se trouve dans la bibliothèque, où je devrais pouvoir trouver d'autres informations.

J'entre dans le musée et demande aux deux dames de la réception, qui ont toutes deux l'air d'avoir autour de 70 ans, si elles ont des informations sur l'histoire de Lebanon Dakota du Sud. Une de ces femmes, dont le badge porte le nom de Mary Carol Potts, s'approche et me demande : « De quel pays venez-vous ? » Ce genre de question, commune au Liban, est jugé politiquement incorrecte aux États-Unis, car il ne faudrait pas supposer qu'une personne qui n'est pas de race blanche est un immigré. Mais lorsque je lui réponds, la question prend tout son sens.
« Oui, il me semblait bien que vous pourriez venir de ce coin-là. Moi aussi. Mes deux grands-parents du côté maternel venaient du Liban », dit-elle.
Dire que c'est une coïncidence inattendue serait un euphémisme. Je n'ai jamais imaginé que je rencontrerai une personne d'origine libanaise dans cette ville. Je veux lui poser quelques questions. Après quelques réticences, elle accepte.

Le grand-père de Mary Carol est né à Beyrouth en 1857. Il s'appelait Georges Assaf. Il a émigré aux États-Unis vers la fin des années 1890 avec son père et son frère. Leur nom a été américanisé en « Aesoph ». Sa grand-mère, Warda Élias, venait de Kfar Mishki, un petit village de Rachaya. Tout le monde l'appelait Rose. La mère de Mary Carol est née aux États-Unis et ne parlait pas un mot d'arabe. Sa grand-mère lui a toujours dit : «Tu es aux États-Unis maintenant. Tu dois parler anglais. » Je lui demande si elle connaît des histoires de son pays d'origine, mais elle me répond que sa grand-mère ne parlait pas beaucoup. Elle se souvient néanmoins de sa cuisine : kibbeh, laban et yabrak (feuilles de vigne farcies). Comme il n'y avait pas de vignes dans le Dakota du Sud, elle les remplaçait par du chou.

Après lui avoir promis de revenir le lendemain, je me dirige vers le Longbranch de Lebanon, le saloon géré par la municipalité que Barb m'a conseillé. Les rues sont désertes. S'il n'y avait pas une vache à côté du panneau de la ville, j'aurais pensé que tout le monde avait fait ses valises et quitté les lieux. Je trouve finalement le saloon et y entre. Il est quasiment vide. Derrière le bar, une dame âgée aux cheveux bruns, courts et bouclés me salue. Je lui demande si l'on peut manger dans ce saloon. « Oui », répond-elle, avant de me demander d'aller chercher dans le congélateur derrière la porte une pizza surgelée pour qu'elle puisse me la réchauffer.

Nous commençons à parler de mon voyage et ses yeux s'écarquillent. C'est la première fois qu'elle rencontre quelqu'un d'un autre pays. Et il se trouve que c'est un pays avec lequel elle est familière. Non seulement en raison de l'homonymie, mais aussi parce que juste de l'autre côté de la rue, il y a un cèdre du Liban, assure-t-elle. « C'était un cadeau de votre pays », dit-elle avec un sourire.

Je suis surpris. Le maire du Lebanon du Dakota du Sud ne faisait pas partie du groupe de sept maires qui s'est rendu en 1955, à l'invitation du défunt président Camille Chamoun, au Liban pour deux semaines et en sont revenus avec un plant de cèdre chacun. La douzaine de journaux que j'ai retrouvés de cette année ne l'ont jamais mentionné, il doit donc y avoir une erreur. Mais je suis là, devant un arbre portant une énorme inscription : « Cèdre du Liban. Donné à Lebanon, Dakota du Sud, par le Liban. L'un des deux plantés, 1955, Maire WM. Schumacher. »

Mais il y a un problème. Son arbre n'est pas un cèdre. Je prends quelques photos et les envoie à Jane Nassar, une amie agronome du Liban. « Ton cèdre » est un genévrier, dit-elle. Un « juniperus virginiana » pour être précis, qui est par erreur appelé « cèdre rouge » dans certaines parties des États-Unis ».

Je n'ai pas encore trouvé le fin mot de l'histoire. J'espère obtenir une explication lorsque je serai à Lebanon, Ohio, dans quelques semaines. C'est ce Lebanon qui a reçu tous les plants de cèdres rapportés par les sept maires en 1955. Notre pays avait précisé que les jeunes arbres devaient rester dans une pépinière pendant deux ans pour s'acclimater avant d'être envoyés dans chaque Lebanon. Je vais peut-être finir par comprendre pourquoi l'on a envoyé un arbre au Dakota du Sud et comment il se fait que ce ne soit pas un vrai cèdre.

Hazel est tellement excitée de rencontrer quelqu'un venu du pays qui leur a envoyé cet arbre, que je n'ai pas le cœur de lui dire que ce n'est qu'un simple genévrier.

Alors je dirige la conversation vers un autre sujet et l'interroge sur la ville. Elle se hâte de mentionner que c'est la ville qui a eu la première piscine extérieure dans le Dakota du Sud. Cette piscine a été creusée en juin 1926. Les habitants étaient si fiers de cet exploit qu'ils l'ont inscrit sur un panneau au bord de l'autoroute. Mais la piscine a fermé il y a trois ans. Les frais d'entretien s'élevaient à 10 000 dollars, trop cher pour la ville.

Je lui demande pourquoi les habitants n'ont pas pu donner quelques dollars chacun pour couvrir les frais. Elle rit : « Moins de 30 personnes vivent dans cette ville. Probablement 26. Personne ne pouvait se le permettre. Et il ne reste que 3 enfants qui pourraient utiliser la piscine en été. Je suis venue ici en 1970 quand la ville était encore en plein essor. Nous avions trois banques et plusieurs stations-service et épiceries. Lorsque la route a été déplacée d'un peu plus d'un kilomètre au sud, toutes les entreprises sont parties. Alors les gens ont commencé à partir aussi. »

 

(A suivre)

 

(Cet article fait partie du road trip de Fadi Boukaram, sur la piste des villes baptisées Lebanon aux Etats-unis. Découvrez ses précédents récits de voyage ici)

 

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