À Lebanon, la guerre d'un pasteur contre les « Riens »

Lebanon, Oklahoma

Je ne suis resté qu'une journée à Lebanon, dans l'Oklahoma. C'est une petite ville d'environ 300 habitants sur les rives du lac Texoma, à l'extrémité sud d'où pointe le Texas. Mon photographe et ami Richard Hill avait fait la route depuis Dallas pour me rejoindre. Nous sommes restés quelque temps à la caserne des pompiers où nous avons discuté avec chef Terry Hewitt, avant de commander des burgers à la station-service, le seul snack du coin.
Après le départ de Richard dans l'après-midi, je me suis promené dans la petite ville endormie. Mais il n'y avait pas grand-chose à faire à part éviter les pitbulls qui montaient la garde devant plusieurs maisons. Je suis ensuite retourné à la caserne où j'avais garé mon van. Mais, alors que j'étais sur le point de partir, j'ai finalement décidé de visiter l'abri antitornade situé dans un terrain à proximité. Je m'attendais à ce qu'il soit aussi grand que les abris que j'avais déjà visités, mais celui-ci n'était finalement composé que d'une petite pièce en béton dans laquelle quelques bancs étaient disposés. C'était un lieu paisible, à l'image de la petite ville.

 

 

 


Après avoir retrouvé la lumière du jour, j'ai vu un vieil homme campé près de mon van. Il était appuyé sur le capot de sa camionnette. Il était grand, baraqué, chauve, et arborait une moustache blanche. Ses deux annulaires étaient ornés de grosses bagues en or et il portait des bottes en peau de serpent de couleur noire et jaune.
« Je suis Bob, m'a-t-il dit. Est-ce que ce camping-car est à vendre ? »
« Non, monsieur. Je l'ai loué. »
« D'où viens-tu ? » a-t-il alors demandé.
« Je viens du Liban. »
Il avait du mal à comprendre, alors j'ai précisé : « Je parle du pays. »
« Oui, bien sûr », a-t-il finalement dit, avant d'ajouter « Qu'est-ce qui t'amène ici ? »
Je lui ai raconté mon histoire et le voyage que j'avais entrepris sur la piste des villes baptisées Lebanon aux États-Unis.
« Viens, monte à bord de ma camionnette. Faisons une balade, je vais te faire visiter la ville. Je suis le pasteur de l'église baptiste », m'a-t-il alors lancé.
J'ai hésité un moment avant de me décider. Après que j'ai pris place dans le véhicule, Bob a sorti un petit étui en cuir et m'a dit : « Ça, c'est mon épée. » J'ai posé la main sur la poignée de la porte, prêt à sauter du véhicule en marche si nécessaire. « C'est une petite épée », ai-je répliqué, naïvement.
« Petite, oui. Mais puissante. C'est ma Bible... Es-tu musulman, fils ? »
J'ai répondu : « Non, pire : je suis catholique. » C'était une petite plaisanterie malicieuse en référence au mépris qu'expriment certains évangélistes envers les papistes, notamment ceux du Sud.
Il s'est esclaffé : « Eh bien, tu es venu du Liban en "bead-puller" (celui qui pousse les graines du chapelet) et tu partiras de Lebanon, Oklahoma, en baptiste. » Ce fut à mon tour de rire, « bead-puller » étant un terme péjoratif utilisé pour désigner les catholiques qui prient en égrenant leur chapelet.


Nous avons conduit lentement dans les alentours tandis que le pasteur pointait du doigt chaque maison située sur notre chemin et me racontait l'histoire de la famille qui y vivait. Bob était texan, mais il se rendait à Lebanon deux fois par semaine pour les offices religieux. Je lui ai demandé si tous les habitants de la ville étaient baptistes, ce à quoi il a répondu : « Nous avons quelques baptistes et beaucoup de "Riens". » J'étais curieux de savoir ce que ce terme pouvait désigner.

« Tu vois les maisons sur ce côté de la route ? Tu vois les pitbulls ? Des trafiquants de drogue vivent dans toutes ces maisons. Les chiens normaux sont pour les gens normaux. Mais ces pitbulls sont à ceux qui ne veulent pas être approchés. Il y a deux ans, cette ville était un repaire de trafiquants de drogue. Voilà ce que c'est un "Rien". Quand je suis venu ici, j'ai essayé de les attirer vers mon église. J'ai converti le fils du plus grand trafiquant qui a alors décidé de me combattre. Mais finalement, il ne s'agit pas de l'église. Si aller à l'église faisait de toi un chrétien, alors aller dans un garage ferait de toi une voiture. Moi, je veux que tous ces gens arrêtent de trafiquer et me rejoignent. »

 

Nous nous sommes ensuite dirigés vers le lac. Bob a coupé le moteur et m'a demandé : « Que dirais-tu si je te baptisais dans ce lac ? » Je ne voulais pas l'offenser, mais je n'ai pu me retenir de rire. « Ça ira, monsieur. Je vais bien. En plus, je ne suis pas un "Rien" », lui ai-je répondu.


Nous avons poursuivi notre route. Il m'a d'abord présenté à sa femme au téléphone, puis à son diacre, Truman, autour d'un café. C'était un homme de 79 ans qui en paraissait 60. Il ne savait ni lire ni écrire, parce qu'il avait commencé à conduire un tracteur à l'âge de 8 ans, avant de passer sa vie à travailler sur des plateformes pétrolières. Il s'était en outre fracturé quatre côtes une semaine plus tôt en tombant d'une échelle alors qu'il était en train de scier. Et il s'était fait mordre par un serpent à sonnette. Malgré ces mésaventures, il était toujours capable de se tenir debout et de me serrer la main, si fort que j'ai cru qu'il allait me la casser.


En quittant la maison de Truman, j'ai demandé à Bob pour quelle raison il m'avait emmené ici. « J'ai voulu te faire faire la connaissance de gens biens. À chaque fois que nous rencontrons des gens biens, nous devenons moins cyniques. »
Il était temps pour moi de quitter la ville, mais Bob a insisté pour dire une prière avant mon départ. « Donne-moi juste ta main et apprends comment on dit vraiment une prière. »
J'ai décidé de lui faire plaisir. Il a fermé les yeux et a dit : « Ô Seigneur, je te confie ce jeune homme. Permets-lui de voyager sain et sauf. » Il m'a ensuite tendu sa carte de visite avec son adresse inscrite au dos. « Quand tu rentreras chez toi, n'oublie pas de m'écrire pour me dire comment ça s'est passé. »

 

(Cet article fait partie du road trip de Fadi Boukaram, sur la piste des villes baptisées Lebanon aux Etats-unis. Découvrez ses précédents récits de voyage ici)

 

 

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