Halawa, bœuf pékinois et messe décalée pour un Noël à Lebanon

Lebanon, Pennsylvanie

Je n'ai jamais été seul à Noël. C'est une fête que je passe toujours en famille. Enfant, je la passais avec mes parents, mon frère et ma sœur. Quand j'étais étudiant à San Francisco, je passais Noël avec ma tante et mes cousins. Cette année, la perspective de cette fête de fin d'année ne m'enthousiasmait pas : j'allais passer Noël seul, à Lebanon dans l’État de Pennsylvanie.


J'ai pensé, un moment, mettre ma caravane à l'heure de Noël. Un petit sapin, ou une guirlande colorée. Mais j'ai rapidement laissé tomber, je n'avais pas très envie de passer du temps à décorer mon espace vital, et encore moins à enlever les décorations.
Il y a six ans, pour convaincre ma famille -qui comptait alors un petit neveu de six mois- de réveillonner chez moi, j'avais du accepter d'acheter un arbre, des décorations, des lumières, et d'accrocher une couronne à ma porte. Quand le printemps est arrivé, mon appartement était toujours aux couleurs de décembre. J'ai compris que tout ce cérémonial n'était pas pour moi.


Malgré mes appréhensions, ce 24 décembre a été plus joyeux que prévu. De bon matin, je suis allé à la poste récupérer un paquet envoyé par ma tante. Il contenait de bonnes choses de chez nous : de la confiture de figue, des barazek, des assortiments de cacahuètes et autres noix grillées, du pain arabe, du zaatar jordanien et de la halawa libanaise. Un festin levantin pour soigner mon mal du pays.
Je me suis empiffré. Après une indispensable sieste, j'ai « chatté » par vidéo avec ma famille qui, étant donné le décalage horaire, était déjà en train de dîner. Quand j'ai quitté Beyrouth pour me lancer dans ce road trip, en septembre dernier, ma nièce de 18 mois parlait à peine. Et la voilà qui criait sans cesse mon nom. Le coup de blues est revenu au galop.


Je me suis calfeutré dans ma caravane, et j'ai travaillé sur mon ordinateur tout l'après-midi. A travers les parois du véhicule, garé sur le parking d'un grand mall, j'entendais les bruits étouffés du va-et-vient frénétique de ceux qui faisaient encore des achats de dernière minute.

 

 

 


Quand j'ai eu fini de travailler, et que je suis sorti de la caravane, en début de soirée, la zone autour de moi ressemblait à une ville fantôme. Les magasins étaient fermés, et il ne restait plus, sur le parking, que deux voitures. En me promenant dans le coin, j'ai vu qu'un restaurant chinois était ouvert. Mon réveillon de Noël ne devait pas nécessairement être libanais, des nouilles et du bœuf pékinois feraient parfaitement l'affaire.
J'ai diné en regardant « Home alone ». Ce film me fait toujours rire. Mais il m'est apparu qu'il n'était pas nécessaire que je sois seul en cette veille de Noël. Un ami m'avait parlé d'une église libanaise, l'église de Saint Charbel, à West Chester, à 75 minutes de mon parking. J'ai décidé de m'y rendre pour la messe de minuit.
J'avais planifié d'arriver en avance, pour avoir une chance de rencontrer des membres de la communauté. Mais quand je suis arrivé, vers 23h15, la messe avait déjà commencé. Un comble pour nous, Libanais, qui avons la réputation d'être toujours en retard !


En entrant dans l'église, j'ai été surpris par le souffle chaud qui m'a enveloppé. A l'extérieur il gelait, mais l'église était surchauffée. Je me suis assis au dernier rang, et j'ai remarqué que le thermostat, derrière moi, était positionné sur 83°F/28°C. Avaient-ils le mal du pays au point de recréer, dans cette église, le climat de Beyrouth en été?
Quand le chœur a commence à chanter, faux, le dernier espoir que j'avais de sentir un air du Liban s'est évanoui. S'ils avaient gardé les chants maronites, toutes les paroles avaient été traduites en anglais. Le résultat revenait à associer un hamburger à un verre d'arak : ça ne marchait pas.
Quand le prêtre a commencé à faire son homélie, il était clair que le pauvre homme ne connaissait que très peu de mots en anglais, son message était incompréhensible. J'ai dû lutter contre un fou rire, tout en ayant un peu honte de moi-même. Je suis parti en vitesse et suis revenu sur mon parking de Walmart pour dormir.
Le lendemain, tous les magasins étaient fermés et seules quelques voitures passaient de temps à autre sur la route. La ville était à moi, je pouvais l'explorer tranquillement, caméra au poing.

 

 

 

Not buying it. Nope. #lebanonusa #lebanon #pennsylvania #monopoly #lebanopoly

A photo posted by Lebanon, USA (@lebanonusa) on Dec 26, 2016 at 7:56am PST

 

Découvrir « Intercourse »
Je suis allé dans la ville voisine d' « Intercourse » où, en total opposition avec la connotation sexuelle (en anglais) du nom de la ville, vit uniquement une communauté Amish, profondément religieuse et rejetant toute technologie. En ce jour de Noël, je n'ai pu voir que quelques carrioles tirées par des chevaux. Au bout d'une heure à prendre des photos de magasin portant le nom « Intercourse », la blague s'est quelque peu étiolée. Alors je suis revenu sur mon parking.


Peu de temps après mon retour, j'ai entendu deux voitures se garer près de ma caravane. Deux officiers de police portant des uniformes différents en sont sortis. L'un portrait un badge où était écrit Nord-Lebanon et l'autre Sud-Lebanon.
« Preniez-vous des photos de la central électrique il y a un moment? », a demandé « Sud-Lebanon ».
« Oui, pourquoi ? » ai-je répondu.
« Vous avez été vu en train de photographier, et une plainte a été déposée avec votre plaque d'immatriculation », a repris « Nord-Lebanon ».
« Ca a été rapide, j'ai pris ces photos il y a tout juste 15 minutes. Je n'ai pas le droit de prendre de photos ? » ai-je demandé.
« Vous avez le droit, mais nous voulons juste savoir ce que vous faites. Votre permis de conduire s'il vous plait », a dit « Sud-Lebanon ».
Je lui ai donné mon permis de conduire et j'ai expliqué mon projet aux deux policiers. « Nord-Lebanon » a souri, « Sud-Lebanon » s'en fichait totalement. J'ai voulu faire un peu d'humour et je leur ai lancé « Et si je prenais une photo de vous deux l'un à côté de l'autre ? Nord-Lebanon et Sud-Lebanon... Allez, ce serait drôle ».
Ils n'ont pas accepté. Pour être honnête, ce ne serait vraiment drôle qu'au Liban. « Sud-Lebanon » me dit que je peux partir, « Nord-Lebanon » me serre la main et me dit qu'il va suivre mon road-trip.

 

Nouvel an
Une semaine plus tard, le jour de la St Sylvestre, j'ai quitté la Pennsylvanie pour le Kentucky. Je ne pensais pas trop aux célébrations du Nouvel an, c'était un jour comme un autre finalement. Mais je me trompais.
Tôt l'après midi, je me suis arrêté pour un déjeuner tardif après des heures sur la route. Je me suis arrêté devant un restaurant chinois labellisé « All you can eat » à Mount Sterling, Kentucky.
L'endroit aurait aussi bien pu s'appeler Babel. Je connais l'accent du sud des Etats-Unis, mais la langue des employés de ce restaurant m'était totalement étrangère. L'hôtesse, qui parlait un anglais cassé à base de chinois et d'anglais du sud des États-Unis, ne comprenait pas ce que je disais. La réciproque était vraie aussi.
Quand je suis allé vers le grill japonais pour quelques teriyaki (le restaurant était présenté comme chinois mais, il servait aussi de la cuisine japonaise et américaine...), l'homme derrière le comptoir, d'origine hispanique, m'a souri et a commencé à me parler en espagnol. J'ai l'habitude d'être pris pour un hispanique aux États-Unis, mais là, j'avais vraiment envie d'une conversation avec quelqu'un dans une langue que je connaisse.
L'expérience, dans ce restaurant, aurait pu se limiter à une noyade dans une série de dialectes avec lesquels je n'étais pas familier. Mais quand vous optez pour un buffet ouvert pour seulement $6.99, vous savez qu'il peut y avoir des conséquences. Vers 17h, heure locale, soit minuit à Beyrouth, mon mur Facebook et mes fils Whatsapp se sont couverts de messages de célébration. Moi, je venais de passer trente minutes aux toilettes...


Plus tard ce soir-là, je suis parti vers Lexington, jurant que je ne mangerais pas pendant une semaine. Un moment, j'ai tout de même envisagé d'aller prendre un verre, à 100 mètres de là où je me trouvais, mais les routes étaient toutes bloquées, un camion était rentré dans une voiture à bord de laquelle se trouvait trois femmes. La police, les pompiers et une ambulance étaient sur les lieux. Heureusement, il n'y avait pas de victimes.
Je me suis dit qu'il fallait peut être mieux éviter les routes et les conducteurs saouls en cette Saint Sylvestre. Je suis rentré dans ma caravane, et me suis couché avant minuit. Mais rapidement, des coups de feu m'ont réveillé. Il ne s'agissait pas de feux d'artifice, j'en étais certain. Pendant un instant, j'ai cru m'être réveillé à Beyrouth, où ceux qui ont la gâchette facile tirent en l'air quand l'horloge marque minuit. J'imagine qu'en cette soirée de Saint Sylvestre, le Kentucky était un peu comme le Liban. Bizarrement, j'ai voulu y voir un bon signe pour cette nouvelle année.

 

 (Ce texte fait partie du roadtrip de Fadi Boukaram sur la piste des villes baptisées Lebanon aux Etats-unis)

 

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Marionet

Excellent ce road story que je suis épisode après épisode: les scènes décrites sont hyper vivantes et l'idée même d'aller à la découverte de Lebanon est savoureuse. Vite, la suite!

J Nassar

Yalla, vous arrivez quand dans les parages d'Atlanta?

Le "Lebanon" de Georgia a ete rebaptise Holly Springs il y a belle lurette, mais vous pourriez y trouver "Lebanon", "New Lebanon", et "Greater New Lebanon" Baptist Church dans plusieurs villes, telle que Roswell, Plains, Musella, Roberta, etc...
Note: dans le Sud des USA, les Libanais s'interpellent: "Y'all Habibis"

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