L'impression de Fifi ABOU DIB

Courte-vue

19/01/2017

Au milieu de nos quinze années de guerre, de très nombreux enfants de Beyrouth étaient diagnostiqués myopes. C'était un phénomène étrange dont l'origine ne se justifiait ni par l'hérédité ni par le surmenage scolaire, pratiquement inexistant. Les médecins avaient une explication simple: ces gamins confinés entre quatre murs ne savaient plus regarder au loin. On leur recommandait des séjours à la montagne, au moins pour que leurs yeux respirent. La guerre finie, à peine se réhabituait-on au grand air, à peine redécouvrait-on la mer que commençaient à se dresser les tours de la reconstruction. Les légendaires balcons de Beyrouth ne donnaient plus, au mieux, que sur d'autres balcons. La mer appartenait bien sûr à tous, mais la vue en avait été vendue. « Prise », comme on dit dans le jargon immobilier, par quelques privilégiés et rendue imprenable aux autres. Qu'importe, on pouvait encore y aller, à la mer, se poser sur le sable de Ramlet el-Bayda qui accueillait au printemps un émouvant ballet de cerfs-volants. On pouvait, sur cette belle étendue chaude et blonde, frayer avec ses contemporains et laisser son regard vagabonder jusqu'à l'horizon ; savourer, au crépuscule, le spectacle le plus fabuleux et le plus gratuit du monde ; et puis imaginer, au cœur de la nuit qui confond le ciel et l'eau, le soleil se lever sur New York. Qu'est-il advenu de Ramlet el-Bayda? L'accès à la mer est un droit imprescriptible et inaliénable, comme chacun sait. Mais rien ni personne n'a pu empêcher les pelleteuses de détruire ce dernier bout de poumon d'une ville qui suffoque. On a protesté du bout des lèvres, on nous a laissé faire : depuis la guerre, la stratégie de l'usure est entrée dans les mœurs. Le projet immobilier est en marche. Un « resort » de plus, la mer est bouchée, la plage réduite à un cloaque boueux. C'est un précédent, et il est grave.

Mais la montagne ? La montagne aussi. À peine nos enfants ont-ils connu les sentiers de notre propre enfance, trébuché dans les ornières en bousculant des volées de criquets poussiéreux qui découvraient, de peur, leurs cotillons irisés ; vu à l'automne les grands bancs d'oiseaux migrateurs s'élancer vers le sud de derrière les sommets ; fendu la brume sur les chemins bordés de résineux et découvert, grisés de senteurs sylvestres, des cavernes enchantées ; à peine ont-ils aperçu la beauté du monde que d'autres « resorts » l'ont accaparée. Alignant leur arrogance en mètres carrés, piscines contre nature et restaurants prétentieux, privatisant les sources, creusant leurs canalisations d'eaux usées jusqu'au fond des vallées et tout à l'avenant y déversant leurs ordures, ces faux villages pour résidents temporaires s'encapsulent dans le paysage pareils à des tumeurs qui dévorent le passé et défigurent le présent. Voilà qu'on nous annonce un nouveau viol. Qornet el-Saouda, le plus haut sommet du Moyen-Orient, le plus grand château d'eau de notre région du monde, serait en passe d'être à son tour quadrillé de résidences secondaires, clapiers pour pollueurs en quad et ski-doo. Ce lieu immaculé où subsistent une neige éternelle et un silence organique, s'il était pris à son tour, nous en perdrions du même coup le goût de l'eau et, tout aussi tragiquement, ce qu'il nous restait d'altier. De guerres en sauvagerie immobilière, tout nous condamnerait-il à la myopie ?

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Tueni Myriam

Nous devenons myopes et muets ... Nous c'est le peuple ... La corruption est reine dans ce pays de handicapés, car c'est ainsi que je nous nomme.... En plus d'être amorphes !! Mais qu'avons nous à la place du cerveau pour nous laisser ainsi faire ?? Un grain de riz ? Pauvre Liban, mais pas pauvres libanais !

Nadine Naccache

La réalité quotidienne d'un pays qui se meurt.
Triste désolation, incertitude absolue et corruption bienvenue...

Zaarour Beatriz

Ces malfaiteurs, ses escros, ses indifférents à tous genres de beautés, défigurent ce beau Liban doté d'une nature magique!!! Du plus haut sommet jusqu'au littoral! Quel gâchis!
Ce pays miniature par l´étendue de son territoire, contient un grand patrimoine. "Jargons immobiliers, "resorts" et autres faux villages pour résidents temporaires" montrent la mesquine et misérable ambition matérielle des constructeurs sans foi ni loi! Ces gens là fauchent toute la beauté et les richesses du Liban et sont en train de le convertir en un pays sans charme, sans traditions et pauvre dans tous les sens...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"De guerres en sauvagerie immobilière, tout nous condamnerait-il à la myopie ?" !
Non ! Pas à la "myopie", mais à l’ânerie des uns et à l'escroquerie des autres....

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