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La Dernière

« Non, papa, il n’y a pas de garçons ! »

Photo-roman
31/12/2016

On appelle ça les madeleines, comme on disait chez Proust. Il est des saisons, des bruits et des odeurs qui, en un tour de main, vous cognent au plexus et vous laissent solaires et électrisés sur le gril des souvenirs cramés. Les relents inimitables du jasmin local et ses mois de mai beyrouthins qui font ce qui leur plaît. Les feuilles qui craquent sous la botte comme on taillade les papiers quadrillés de nos rentrées scolaires. L'encens ensorcelant de nos dimanches agenouillés, le faux houx de nos Noëls aux châtaignes qui, par miracle, se débrouillaient pour sentir le vrai houx. Et puis des mots, des termes propres à ici, qui suffisent souvent à nous ramener vers ces clapotis d'une mémoire collective qu'on s'interdit d'oublier.

Monter. Je monte, tu montes ? Elles montent ? Montez ! En fin d'année, c'est sans conteste le verbe qui se conjuguait le plus sur nos lèvres adolescentes. Sans complément de lieu, nul besoin d'en rajouter, on déchiffrait ce code de la jeunesse qui signifiait passer la Saint-Sylvestre en montagne, Faraya plus particulièrement. Par expérience, pour avoir fait nos dents l'année passée et celles d'avant, on savait pertinemment que ça allait cailler, grouiller, crier, coincer et glisser. Mais on tenait à ce rituel comme à la prunelle de nos yeux qui voyaient grand et allaient loin.

 

La « bouta »
Monter. Voilà donc le terme qui caractérisait le mieux nos aspirations adolescentes et leurs programmes enneigés. D'abord grimper dans la voiture du copain qui avait redoublé et avait décroché son permis avant les autres, et donc dérober quelques printemps de plus qu'on regrette désormais. Mensonge blanc aux parents qui croyaient dur comme fer que nous étions à bord d'un Snow Taxi. On y était à cinq, à dix parfois, toute la tribu, ça s'appelle la bouta. On ne comptait pas. Pour l'heure, rien ne nous préoccupait sinon les emplettes du soir qu'on s'était divisées en cour de récré avant le départ en vacances. Il y avait de l'alcool surtout, dérobé en douce du stock d'un papa collectionneur de bouteilles, pourvu que ce ne soit pas un vin millésimé. À manger : des marshmallows à griller, des chips, les plus gras qui soient, du chocolat et parfois une forêt noire faite maison, la gloire des ménagères libanaises ; ce monticule de génoise où trônent des fruits en conserve. On partait vers midi au son du dernier tube d'Ibiza et à l'odeur joyeuse d'une herbe mal roulée, histoire de faire perdurer ce moment, sans doute la seule occasion où nos portables se dégrafaient de nos mains pixellisées. Tout était prêt et un rien suffisait à tracer des sourires extatiques et des fous rires en bandoulière. Ça semble loin et bête aujourd'hui.

 

Le chalet mal chauffé
Il y avait de la bienveillance dans l'air, probablement celle des villageois qui se réjouissaient de cette compagnie éphémère. D'ailleurs, je ne me souviens plus comment on parvenait à arriver à bon port avec le verglas et les chaînes dans lesquelles on emmaillotait nos pneus du mieux qu'on sache. Ni des raisons du silence inquiétant de nos parents à qui on faisait avaler des pas mûres et des vertes. On s'était mis en branle, tirelires fracassées, afin de louer un chalet qui n'en valait certainement pas le prix. Et pourtant, avec flegme, on leur disait : « On dort chez un copain dont les parents seront présents. » Et les filles assénaient avec assurance : « Non, papa, il n'y a pas de garçons, nous sommes entre filles ce soir. » Plus on avançait dans la montagne, plus on s'approchait de ce cocon où se blottissaient nos premières aventures de (petits) hommes, et moins on se sentait liés, captifs. Ledit chalet avait bien plus de parenté avec les HLM improvisés pendant la guerre qu'avec les cottages préfabriqués des montagnes scandinaves. Qu'importe, on se tassait par pile sur les fauteuils que les proprios avaient oublié de dépoussiérer depuis la saison dernière. Sans surprise, le lieu n'était pas chauffé, malgré l'odeur visqueuse de mazout qui nous explosait dans les nasaux. On aspergeait l'air de déodorant, débarrassait les fenêtres de leurs stalagmites tenaces et ensuite on buvait. Sans trop penser, avec la volonté vorace des premières fois, avec une déraison rêveuse d'explorer les zones interdites. Comme cette affaire avait démarré en début d'après-midi, en boulimiques du moindre instant que nous étions, on s'aventurait dans le brouillard givré défiant le froid en décolletés et jeans moulants déchirés.
On empruntait un escalier-tunnel qui nous conduisait au plus proche des pluies d'étoiles filantes et leurs flirts volés. Les bouchées étaient doubles, les bottes de sept lieues et les joues rosies aux premiers émois de minuit. Dopés aux hormones, on dégringolait les marches, avec une petite copine au bras, mais juste pour prolonger cette nuit.

Et comme autant de moments d'adolescence que, pour rien au monde, on ne braderait.

 

Chaque samedi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ sera une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image, shootée par un photographe, on imaginera un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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