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La Dernière

Pourquoi personne ne m’envoie de lettres ?

Photo-roman
24/12/2016

Je suis vraiment désolé de ce qui m'arrive. À défaut de recevoir des lettres aux extrémités encore fumantes, griffonnées aux stylos débordants et maladroits d'enfants dont les rétines irradient de constellations capricieuses, j'ai décidé d'en rédiger une dans les pages de ce quotidien. Il a suffi que s'ouvrent mes yeux plastifiés pour que je me rende à l'évidence de mon destin de pacotille. Ils avaient à peine fini de me gonfler à l'hélium des fêtes, c'était dans une usine de Choueifate, que j'ai repéré une étiquette Made in Lebanon agrafée sur ma hanche droite.

Et voici que, tout à coup, je suis passé de l'autre côté du miroir et j'ai compris que je ne serai en fait qu'un pauvre clone de ce héros trivial et populaire des campagnes gelées du pôle Nord. Sans me faire d'illusion, je ne m'apparenterai malheureusement pas à cette légende à barbe blanche savonnée, qui, à petits pas entravés sur des bottes vernissées, véhicule le confort moderne et garnit les comptes d'épargne d'enfants aussi peu rêveurs qu'ils sont quémandeurs. J'ai failli pourtant, si ce n'était mon apparat faussement boursouflé qui convient sans doute à ce pays siliconé.

 

(Lire aussi : Hello, y a quelqu’un ?, Un peu plus de Médéa AZOURI)

 

Pantin Trump
Tandis que lui, le vrai Santa Claus, en était à faire ses malles en prévision de son voyage étoilé, je m'engageais dans un tunnel obscur (et embouteillé de surcroît) qui pourrait m'envoyer je ne sais où. Faire valser ma lassitude dans les bras d'un vendeur ambulant ? Faire la concurrence à d'autres pères Noël de bords d'autoroutes ? Ou pire, me faire larder de ciseaux par une bande de bambins sadiques ? À l'arrière de la camionnette, j'ai fait joujou avec un pantin téléguidé à l'effigie de Donald Trump qui s'amarrait à mon buste sali, au cœur duquel se nichaient mes angoisses existentielles. C'est que j'ai horreur des fins d'année qui coïncident généralement avec les fins de vie des comme moi.

Le chauffeur, dans un ras-le-bol de ce trafic orchestré par on ne sait quels diables verts, avait fait escale dans un café de Zokak el-Blatt, au croisement entre le Sérail et la route de l'aéroport. Les employés de Abou Soltan s'étaient alors rués sur le véhicule pour découvrir ces petites choses clinquantes et rescapées d'une usine de rêves artificiels. L'un d'eux s'était emparé de moi sans le moindre scrupule. Il m'avait ensuite ligoté au feu de circulation, ce symbole de pseudo-civilisation qui ici ne sert pas à grand-chose, à part illuminer la rue de nuit. Le tout ressemblait à un podium de pole-dance pour un strip-tease terrorisant, au son d'une Maria Carey braillant sur K7, faute de mes « Ho, Ho, Ho ! » que je ne pousserai guère.

 

(Lire aussi : Né(e)s autour de Noël : est-ce vraiment trop injuste ?)

 

Un papa Noël chinois ?
Comme tous les (produits) locaux, malins, roués, j'ai su courber l'échine dans la tempête des dernières semaines et tromper les bourrasques et ceux qui me tiraient par la manche pour rester fixé à ce poteau. Mon emplacement imposé commençait à me plaire. Après tout, j'ai été l'un des premiers à guetter le convoi des nouveaux ministres à l'ego cravaté. Et puis, j'ai réussi à cambrioler l'attention d'une fillette qui m'a pris pour un papa Noël chinois. Je me suis quand même demandé si elle m'écrirait une lettre, ce n'est jamais trop tard. Elle était dans l'une des voitures de ce convoi interminable qui se balade joyeusement vers les arrivées de l'aéroport.

J'ai compté ces bagnoles lavées de frais pour aller accueillir ceux qui reviennent pour les vacances. Et les autres, qui avaient fait plus de route, sans doute dégringolé des montagnes, avec un triste bonhomme de neige ronflant sur le capot. Il y avait des sourires carminés de bonheur, des tenues amidonnées à l'espoir. Les mamans avaient même ressorti leurs bijoux des beaux jours. À l'allée, c'était surtout des enfants et des parents qui vieillissent comme le pays. Sur le chemin du retour, j'avais discerné les silhouettes de ces jeunes lions de l'émigration qui trônent sur leurs valises à lessiver. Je les imaginais déjà rejoignant la chaleur sécurisante de leurs intérieurs, lançant un regard indiscret sur la ribambelle de cadeaux qui siestent sous le faux houx et la neige artificielle. Réchauffant du lait et des biscuits pour la venue d'un ersatz de père Noël qui demeure quand même plus proche du véridique que moi.

Nous sommes le 24 décembre et je suis toujours là. Et je serai sans doute là lorsque ces mêmes voitures repasseront, en début d'année prochaine. J'espère réussir à leur arracher un dernier sourire, et peut-être sécher leurs larmes des grands départs...

 

Chaque samedi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ sera une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image, shootée par un photographe, on imaginera un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

 

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Chaccal Marie Hélène

Gilles Khoury,votre ecriture est merveilleuse. Ce "conte" de Noel nous a transportés dans le monde magique, fait sourire,fait perler une larme au coin de l'oeil....
Vous devriez ecrire des contes pour enfants, que les adultes auront envie de lire aussi. Merci pour ce beau cadeau de fêtes.

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