Selon des statistiques internationales, toute personne passera obligatoirement dans un service de réanimation ou pour soi, ou pour un proche à raison de 1,7 fois durant sa vie. Photo Bigstock
« Le service de réanimation n'est pas un endroit où le patient est admis pour mourir, mais un endroit où nous luttons contre le temps pour qu'il survive. » D'emblée, le Dr Georges Dabar, président de la Société libanaise de réanimation, tente de dissiper les idées préconçues que l'on se fait de ce service si appréhendé. « Le taux de mortalité dans ce service est de 19 % au Liban, contre 17 % en Europe, poursuit-il. Cela veut dire qu'il y a une très grande proportion de patients qui survivent. »
« Nous sommes comme des obstétriciens, nous donnons des deuxièmes vies à des patients qui arrivent dans un état très critique », renchérit le Dr Jean-Paul Mira, président de la Société française de réanimation.
« C'est un service qu'on ignore, mais dans lequel on passera obligatoirement un jour ou l'autre ou pour soi, ou pour un proche à raison de 1,7 fois durant sa vie pour une période allant de quelques jours à plusieurs semaines parfois », avance de son côté le Dr Jean-Daniel Chiche, président de la Fondation de la Société européenne de réanimation.
Les trois spécialistes ont accordé une interview à L'Orient-Le Jour en marge du neuvième congrès annuel de la Société libanaise de médecine de soins intensifs et de la douzième conférence internationale annuelle de la Société panarabe de médecine de soins intensifs tenus récemment à Beyrouth.
« La réanimation, c'est la médecine générale des détresses vitales, reprend le Dr Chiche. Si la vie d'un patient est en danger, il va être pris en charge par une équipe de réanimation, quelle que soit la maladie qui met sa vie en danger ou l'organe qui est atteint. Mais contrairement à un généraliste, nous ne travaillons pas seul, mais en équipe. »
Dans ce service, « le patient est pris en charge dans sa globalité », explique le Dr Dabar. « Nous nous occupons du cœur, du foie, du tube digestif, de la respiration, de la peau, des reins, de la tension, de l'alimentation, etc., poursuit-il. Nous l'endormons pour qu'il ne soit pas gêné par les machines, tout en essayant d'écourter au maximum cette période d'endormissement. À son réveil, nous le préparons à cette deuxième vie. Tout ce travail ne peut pas être fait par le médecin seul, mais par une équipe multidisciplinaire, gérée par le médecin-réanimateur. »
Prise en charge des familles
Les trois spécialistes sont unanimes : la réanimation est une spécialité indispensable au progrès de toutes les autres disciplines médicales. « Si celles-ci ont fait des progrès, c'est parce que, dans l'ombre, les équipes de réanimation œuvraient de manière à leur donner les moyens de le faire, insiste le Dr Chiche. Il est donc important de réaliser ce qui se passe dans ces services qui vont être encore plus sollicités pour des maladies graves. Pour que cette spécialité progresse, il faut que l'argent ne soit pas uniquement consacré à la recherche médicale, mais aussi à améliorer les services de réanimation pour qu'ils aient les moyens de mieux fonctionner. »
Et le Dr Chiche d'affirmer : « Il n'y a pas d'hôpital performant sans réanimation. Quand un hôpital perd son service de réanimation, il perd tout son plateau lourd. La chirurgie lourde, la transplantation, à titre d'exemple, ne peut plus être pratiquée et les services aigus ne seront plus disponibles. La réanimation est le service qui fonctionne dans l'ombre, mais qui est vital pour les autres départements. »
En plus du patient, c'est aussi la famille qui est prise en charge par l'équipe de réanimation. « L'admission d'un proche dans notre service constitue un choc pour les familles qui, souvent, ne sont pas préparées à cette situation, constate le Dr Dabar. Nous devons donc nous occuper d'elles et leur expliquer ce qui se passe. Au cas où un choix difficile est à faire, comme celui d'arrêter un traitement, nous devons les aider à prendre cette décision de vie ou de mort, d'autant que la situation dans laquelle se trouve le patient n'est pas claire. Cela est d'autant plus difficile que le réanimateur n'est pas le médecin qui a suivi le patient au cours de sa vie. Donc la famille va être devant un spécialiste qu'elle n'a jamais connu, face à une maladie très grave et dans un milieu vécu initialement comme hostile. Pour que tout se passe bien, il faut prendre le temps d'accompagner ces familles et de comprendre leurs besoins ainsi que ceux de leur malade. »
Un problème nouveau se pose à ce stade, celui du secret médical qui est absolu. « Nous nous trouvons face à un paradoxe difficile, relève le Dr Mira. Notre rôle est de protéger le malade, mais en même temps, nous devons expliquer aux familles ce qui se passe, sans enfreindre le secret médical. Nous œuvrons en gardant à l'esprit que notre objectif premier est de respecter le malade, l'accompagner et de savoir ce qu'il aurait désiré. »
Défis éthiques
Quels sont les défis à relever ? « Nous sommes au quotidien face à des questions éthiques, comme celle de l'acharnement thérapeutique, répond le Dr Dabar. Il est vrai que la réanimation est capable de donner une deuxième vie au patient, mais il faut être averti et ne pas solliciter des soins lourds quand on sait qu'il s'agit de mesures démesurées par rapport à la qualité de vie des patients. »
Le Dr Mira met l'accent dans ce cadre sur la nécessité d'être en contact permanent « avec le médecin traitant, qui a accompagné le patient pendant une longue période, alors que nous le faisons à un moment bien précis ». « Cela permet de prendre des décisions difficiles sur le plan éthique, d'autant que nous sommes dans une société où nous n'avons plus le droit de mourir », poursuit-il. Et le Dr Mira d'insister : « Dans les campagnes sur le don d'organes, on a toujours insisté sur la nécessité que les gens fassent part à leur famille et entourage de leur souhait à ce niveau. Cela est tout aussi important pour la réanimation. Il faudrait qu'on en discute avec ses proches, d'où la nécessité de savoir ce qui peut être fait en réanimation et ce que ces soins sous-entendent en termes d'engagements thérapeutiques et de souffrances pour le patient et sa famille. »
Comment se présente la situation au Liban ? « Malheureusement, les choix diffèrent dépendamment de la couverture financière, observe le Dr Dabar. D'un point de vue économique, il faut savoir que la médecine de réanimation est celle qui coûte le plus au système de santé. Il est important donc de sensibiliser la population à cette spécialité pour éviter des situations de fin de vie qui se prolongent inutilement, d'autant qu'au Liban, la loi ne nous permet pas d'interrompre une réanimation après l'avoir déclenchée. En France, par contre, la loi Clays-Léonetti pénalise les médecins lorsqu'ils s'acharnent sur le patient. Chez nous, aucune loi ne nous protège au cas où nous décidons que la réanimation est futile. »
Décider de ne pas admettre un patient dans le service de réanimation, décider des techniques à mettre en œuvre ou d'arrêter un traitement... autant de questions éthiques auxquelles sont confrontés les médecins réanimateurs au quotidien. « Le vrai danger que nous encourons de nos jours avec les moyens dont nous disposons, c'est celui de se prendre pour Dieu, confie le Dr Mira. Un réanimateur qui ne se poserait pas la question de la limitation des soins ferait subir au patient des traitements éventuellement douloureux et inutiles qui seraient délétères à la famille parce qu'elle ne fait pas son deuil. Il faut savoir s'arrêter, même si cela est difficile. De cette sorte, nous rendons service à la famille, même si elle ne le comprend pas immédiatement. Notre métier est de soigner. Décider de ne plus le faire est difficile. À l'instar des autres médecins, les réanimateurs ont choisi ce métier pour soigner, mais nous sommes soumis tous les jours à des décisions de vie et de mort et cela n'est pas facile. »
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