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La Dernière

« San Théodoriens, je vous ai compris »

Itinéraire
12/10/2016

Que celui qui n'a jamais cherché la Syldavie, la Bordurie, le San Théodoros ou le Khemed sur une carte lève la main. Et que celui qui n'a jamais eu l'impression d'avoir déjà visité ces pays imaginaires en lisant Tintin fasse de même.
C'est l'un des traits de génie d'Hergé : avoir réussi à faire subtilement disparaître les frontières entre l'imaginaire et le réel, avoir réussi à traiter tous les grands enjeux géopolitiques de son époque de façon indirecte, avoir réussi, de la sorte, à rendre son œuvre géographiquement intemporelle.
Les Aventures de Tintin sont un véritable manuel de politique internationale au XXe siècle. Un manuel, certes truffé de clichés, de simplifications, ou de théories un peu complotistes – la bande dessinée n'a de toute façon pas vocation à décrire le réel –, mais qui éclaire finement le lecteur sur la représentation européenne des grandes questions de l'époque. Parfois même avec un temps d'avance sur cette époque.
Tintin se balade ainsi d'un pays à l'autre et fait face à des menaces qui évoluent au gré de l'actualité. Celle de la prise du pouvoir des bolcheviks (Tintin au pays des Soviets), de la conquête de l'Ouest (Tintin en Amérique), de la colonisation japonaise en Chine (Le Lotus Bleu), de la montée des totalitarismes (Le sceptre d'Ottokar), de la conquête de l'espace (Objectif lune/On a marché sur la lune), de la course aux armements (L'Affaire Tournesol), des révolutions et des contre-révolutions en Amérique latine (L'Oreille cassée/Tintin et les Picaros), pour ne citer qu'elles.
Le monde arabe n'est pas en reste, puisque quatre albums lui sont consacrés (Les Cigares du pharaon, Le Crabe aux pinces d'or, L'Or noir et coke en stock) en plus d'une parodie de la fameuse citation du général de Gaulle en Algérie : le « Je vous ai compris » (Tintin et les Picaros). Des histoires de trafics, de drogues, de pétrole ou d'esclaves noirs, de lutte d'influence entre les grandes puissances, de malfaiteurs européens profitant de la « naïveté des autochtones » ou de guerres intestines entre chefs de clan. Le monde arabe de Tintin est un espace fragile, en proie à l'appétit des Occidentaux, où les lois sont trop dures ou pas assez respectées et où les habitants agissent davantage en fonction de leurs émotions que de leur raison. L'orientalisme, dans tout ce qu'il suggère de positif comme de négatif, est ici à son paroxysme.
Le monde de Tintin est profondément politique. Hergé l'a adapté en fonction des mutations de l'histoire. Dans la première version de L'Or noir, c'est en Palestine et non au Khemed, que le compagnon du capitaine Haddock se rend. Arrêté par les gardes anglais – et non par les gardes arabes –, il sera libéré par les membres de l'Irgoun à une période où les nationalistes juifs et arabes sont en effervescence et en concurrence dans la région. Aucune mention de tout cela dans la dernière version qui sera largement arabisée et mettra en scène la lutte de pouvoir entre deux émirs, qui ressemble en tout point à des dirigeants du Golfe, dans un État désertique.
Traduites en plus de 100 langues, vendues à plus de 230 millions d'exemplaires, Les Aventures de Tintin ont eu certainement une grande influence sur la perception par les lecteurs de certains épisodes des relations internationales au XXe siècle. Un exemple : en 2006, le dalaï-lama remet le prix Light of Truth à la Fondation Hergé, afin d'honorer la contribution du créateur de Tintin à la connaissance du Tibet à l'étranger. En 2001, au moment de la traduction en mandarin de Tintin au Tibet, l'éditeur chinois avait pourtant tenté d'imposer comme titre Tintin au Tibet... chinois ! Intemporel et universel.

 

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