En photographie, le journaliste grec de Reuters Yannis Behrakis, né en 1960, peine à retenir ses larmes en recevant le prix Bayeux-Calvados pour "Les persécutés", un reportage sur l'arrivée des réfugiés en Grèce.
Comment photographier la violence pour la dénoncer sans faire fuir celui à qui on va la montrer, ni faire le jeu de ceux qui y ont recours : la question fait débat parmi les professionnels de l'image confrontés à des scènes de guerre.
"Comment veux-tu que les gens acceptent les réfugiés en Europe si tu ne leur montres pas toute la violence que ces migrants fuient", s'exclame Sami Sivra, photoreporter indien de 40 ans, en pleine discussion avec son confrère du Kurdistan irakien, Younes Mohammad, hanté lui par l'idée que des images puissent au contraire nourrir la violence.
Tout deux participaient cette semaine à un séminaire à propos de "l'éthique sur le terrain", en marge du Prix Bayeux des correspondants de guerre, dans le nord-ouest de la France.
"J'ai vu des enfants jouer à faire semblant de se décapiter. Ca pose question. Et ceux qui utilisent la violence veulent aussi montrer leur pouvoir et attendent de moi que je les aide à avoir un impact psychologique" sur leurs ennemis, souligne Younes Mohammad, 44 ans.
En 2014, le reportage d'un photographe turc, Emin Ozmen, montrant des décapitations par des jihadistes en Syrie avait été primé par le public à Bayeux après avoir fait l'objet de vives discussions au sein du jury de professionnels qui, lui, ne l'avait pas récompensé.
Le débat n'est pas clos: Emin Ozmen "a eu raison. On ne peut pas dire +Daech décapite+ et ne pas le montrer. Il ne sert pas la propagande de Daech (acronyme arabe du groupe Etat islamique, ndlr), au contraire", estime le Français Patrick Chauvel, grand nom du photoreportage qui animait ce séminaire.
Pour l'édition 2016 du Prix Bayeux, la question du traitement éthique de la violence a refait surface avec une exposition sur la guerre des gangs à Acapulco, ville "la plus dangereuse du Mexique", selon son commissaire, le grand reporter belge Laurent van Der Stockt.
A l'entrée de l'exposition présentée jusqu'au 30 octobre dans une chapelle de Bayeux, un panneau avertit que certaines images, qu'on imagine difficilement dans la presse européenne, peuvent heurter la sensibilité.
(Pour mémoire : Pourquoi risquer sa vie à prendre des photos dans l’enfer d’Alep)
'Interpeller' mais 'pas choquer'
"Mon éthique consiste à ne pas montrer intégralement les cadavres abîmés de femmes ou d'enfants. Je me concentre alors sur des détails, comme les jambes" ligotées d'un corps abattu sur trottoir, explique le photographe mexicain qui signe ces images, Bernandino Hernandez, 48 ans, arrivé orphelin à 3 ans à Acapulco.
Des hommes gisent, à la sortie d'un bus ou sur la toile cirée d'une table. Le sang coule. Le vent y dépose des pétales de bougainvilliers. Le regard est soutenable car les images sont souvent à la fois terribles et d'une beauté digne d'un tableau. Le message passe : la violence des narcotrafiquants est inouïe, incrustée dans le quotidien de ces Mexicains.
"La presse mexicaine va beaucoup plus loin" que d'autres dans ce qu'elle montre de la violence, souligne Patrick Chauvel. "Il faut tout photographier, pour la mémoire collective, le tribunal pénal international, mais pas tout publier : on est là pour interpeller pas pour choquer", souligne le journaliste de 67 ans. "Certains en quête de notoriété sont prêts à aller un peu trop loin", regrette le reporter.
"Si la photo suscite le dégoût, elle n'informe plus. Si elle fait dire +marre de ces horreurs, je regarde plus les infos+, ça ne fonctionne pas", juge pour sa part la photoreporter belge Virginie Nguyen Hoang, qui présente elle une exposition sur Gaza. "En août 2013, j'ai couvert un massacre au Caire. J'ai vu plein de personnes mourir devant moi, se vider de leur sang. Mais j'ai photographié un jeune qui était là, mort, avec +juste+ un trou à la gorge". "La photo n'a pas choqué mais elle a marqué. Elle a parlé des autorités égyptiennes qui avaient décidé de tuer les manifestants", souligne cette journaliste de 29 ans. Ce jour là, près de 800 manifestants avait été tués en quelques heures.
Tout deux participaient cette semaine à un séminaire à propos de "l'éthique sur le terrain", en marge du Prix Bayeux des correspondants de guerre, dans le nord-ouest de la France."J'ai vu des enfants jouer à faire semblant de se décapiter. Ca pose...


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