X

Liban

Liban : « L'équipe des Survivants », invincibles dans la vie comme sur le terrain

Success story

Victimes de munitions non explosées, les membres d'une équipe de football au Liban-Sud deviennent des exemples de courage et de détermination.

11/08/2016

Nazih Saab n'avait que 25 ans quand il a marché sur une mine à Beyrouth, en 1992. À l'époque, il était soldat dans l'armée libanaise, et le centre-ville était envahi de champs de mines, héritages enfouis de la guerre civile et de l'occupation israélienne. C'est dans l'un de ces champs, innocents en apparence, que Nazih s'est précipité pour protéger deux enfants en train de jouer, comme si de rien n'était. Son acte héroïque leur a sauvé la vie mais lui a coûté sa jambe droite et une perte temporaire de mémoire.

Aujourd'hui, Nazih est père de quatre enfants et travaille, entre autres, dans des champs d'olivier pour compléter une maigre pension militaire. Ses difficultés financières ne l'ont pourtant pas empêché de poursuivre sa passion, le football. En 2006, il a rejoint l'équipe locale de l'Association libanaise pour la protection des handicapés (Alph), composée de joueurs amputés à cause d'une explosion de mines ou de bombes à fragmentation. « L'équipe des Survivants » a été créée il y a 18 ans et s'entraîne chaque jeudi après-midi sur le terrain synthétique d'Ansariyeh, un village côtier situé au sud de Saïda. Vêtus d'un maillot rouge étincelant, ses 16 membres sont âgés de 24 à 65 ans et n'hésitent pas à plonger dans le vide pour apprivoiser le ballon au risque de déplacer ou même de casser leurs prothèses. « Il y a toujours, lors des entraînements, un technicien orthopédique, prêt à intervenir en cas d'accident », rassure l'entraîneur de l'équipe, Bachir Abdul Khalek, lors d'une session d'entraînement.

 

(Lire aussi : « Mon handicap joue un rôle primordial dans mes entretiens d’embauche »)

 

Parmi les membres de l'équipe figurent aussi des joueurs qui souhaitent exprimer leur solidarité envers les victimes de munitions non explosées. À l'âge de 24 ans, Sleiman Jam est le benjamin de l'équipe. Étudiant en ingénierie informatique à l'Université Rafic Hariri, il est né avec une malformation de sa jambe gauche, ce qui ne l'empêche pourtant pas d'être, d'après lui, le « meilleur joueur de tous, y compris de l'entraîneur ». « C'est Dieu qui m'a fait ainsi », dit-il pendant la pause, tout en gardant son esprit vif et son regard presque taquin.

Après la fin de ses études, Sleiman espère voyager le plus possible. Cette possibilité lui sera peut-être offerte à travers sa participation à des matchs internationaux. « On a déjà joué des matchs avec des équipes coréenne, indienne, espagnole, mais nous ne sommes pas encore allés à l'étranger », affirme Bachir Abdul Khalek, qui est aussi professeur au département d'éducation physique de l'Université libanaise. « Il y a trois mois, nous avons envoyé une demande à l'ambassade allemande pour aller jouer en Allemagne, mais la réponse n'est pas encore arrivée », ajoute-t-il. Entre-temps, certains joueurs ont déjà participé à des compétitions paralympiques (telles que le tir, le saut en longueur ou même le basket-ball en fauteuil roulant), et, dès l'année prochaine, l'entraîneur espère que l'équipe pourra participer aux jeux de football pour amputés qui se déroulent avec l'aide de béquilles.

Au-delà des défis financiers
Tout cela coûte cher. Interrogée par L'Orient-Le Jour, Maha Shuman Gebai, directrice du Centre de réhabilitation Nabih Berry, branche locale de l'Alph à Sarafand, explique que, pour que chaque activité puisse s'effectuer, l'association doit non seulement rémunérer l'entraîneur et procurer l'équipement, mais fournir aussi l'aide médicale, le transport, les déjeuners sur place, les prothèses supplémentaires... « Le gouvernement offre de l'aide médicale, des prothèses, des fauteuils roulants... mais c'est une aide conditionnelle : si, par exemple, une prothèse se casse lors d'un match, il faudra attendre la fin d'une certaine période de temps (trois ans en général) avant de pouvoir s'en procurer une nouvelle », précise-t-elle.

 

(Lire aussi : « Le handicap doit être au cœur des Objectifs du millénaire de l'Onu »)

 

Pour pallier les difficultés financières, l'association s'appuie notamment sur des donations et sur l'aide fournie par des organisations internationales.
Des efforts sont, par ailleurs, investis dans la recherche d'emplois pour les membres de l'association qui sont au chômage. Selon Maha Shuman Gebai, si la loi 220/2000 sur les droits des handicapés oblige chaque entreprise à embaucher au moins un handicapé lorsque le nombre d'employés se situe entre 30 et 60 (et 3 % du personnel lorsqu'il y a plus de 60 employés), cette mesure est loin d'être respectée. « Plusieurs chefs d'entreprises, tant privées que publiques, considèrent que les personnes handicapées sont incapables de travailler avec efficacité, ce qui est absolument faux », insiste-t-elle.

Face au mépris des entreprises, le Centre Nabih Berry organise des campagnes de sensibilisation et propose des formations professionnelles, telles que la coiffure, la peinture ou la menuiserie, qui permettent à ses membres d'être leurs propres employeurs. Parmi les joueurs présents à l'entraînement, Hussein Ghandour fabrique des prothèses pour l'association et soigne ses coéquipiers depuis 2000. Il y parvient en dépit du fait qu'il est amputé d'une jambe et de son bras droit, qu'il a perdu lors de l'explosion d'une mine dans la cour de son domicile de Tyr, à l'âge de 7 ans. « Bien que de tels incidents soient tragiques, ils (les joueurs) gardent le moral et continuent d'être productifs. Avec le soutien de leur familles et de leur communauté, ils travaillent, ils dansent, ils fondent une famille... » souligne Bachir Abdul Khalek, peu avant la fin de la session.

Il est 18h30 et le soleil commence à s'adoucir. Assis près du Dr Bachir, Nazih, tout en nage, se fait soigner par Hussein après une chute maladroite près des filets du but adverse. Sa douleur est visible, mais Nazih ne semble pas lui accorder trop d'attention. Ignorée, elle tombe vite dans l'oubli pour laisser la place à un regard palpitant d'énergie et de satisfaction.

 

 

Lire aussi

Pour de jeunes malentendants, le handicap ne doit pas être un obstacle au travail

Entre malentendants adultes et adolescents sourds, un dialogue pour l'avenir

Le tourisme adapté au handicap, un potentiel à exploiter au Liban

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Mona Joujou Dfouni

Bravo et chapeau à ttes ces personnes admirables. J'espere que bientot le gouvernement aura comme priorité ,faciliter la vie des handicapés.

Dernières infos

Les signatures du jour

L’éditorial de Michel EDDÉ

Pourquoi « L’Orient-Le Jour » augmente son prix

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué