Éducation

Entre malentendants adultes et adolescents sourds, un dialogue pour l’avenir

Le Bureau libanais pour la recherche en surdité (BLRS) a organisé une rencontre pour l'orientation professionnelle des jeunes sourds, sur base de l'expérience que leur ont exposée des malentendants adultes.

Les participants à la journée de dialogue au grand complet. Photo Michel Sayegh

Pascale est en classe de seconde, elle rêve d'être actrice. Ses camarades du même âge, scolarisées dans trois écoles différentes et assises autour d'une même table ronde, veulent se lancer dans le graphic design, le génie civil, la décoration, ou n'ont tout simplement pas trouvé leur voie. Ces jeunes, qui participaient à une rencontre d'orientation professionnelle, ont la tête pleine de rêves, mais d'appréhensions aussi : leur surdité leur rend le milieu universitaire et la vie professionnelle moins accessibles qu'aux autres jeunes de leur âge. Les universités et le marché du travail seront-ils adaptés à leurs besoins ? « Nous sommes conscientes des lacunes à ce niveau », nous dit l'une des élèves. « Personne ne tient compte de nos besoins », lance une autre.
Pour répondre à ces multiples interrogations, une initiative du Bureau libanais pour la recherche en surdité (BLRS) visait hier à réunir ces jeunes, scolarisés dans huit institutions différentes, afin de les confronter à l'expérience de leurs aînés, malentendants eux aussi, chargés de leur exposer leurs succès comme les écueils qu'ils ont rencontrés en chemin. Un styliste, des enseignants dans des institutions pour malentendants, des étudiants en hôtellerie et autres domaines, des diplômés en attente de trouver un travail... s'étaient déplacés pour répondre aux questions des jeunes et les encourager à suivre leur voie, tout en n'occultant pas certaines amères réalités.

 

(Pour mémoire : Rencontre et échanges entre des sourds jeunes et adultes à l'initiative du BLRS)


Jalal Abbas fait partie de ces adultes qui luttent dans le milieu professionnel. « Les jeunes me demandent ce que je fais pour trouver du travail, dit-il. J'ai réussi à décrocher un diplôme d'une université libanaise, mais je suis à la recherche d'un emploi depuis septembre 2014. Je suis actuellement en pourparlers avec une compagnie française installée au Liban, je crois qu'il sera plus facile de convaincre des étrangers de me donner ma chance. Les préjugés restent nombreux dans la société libanaise. »
Mohammad a étudié le graphic design dans une école technique et espère s'inscrire à l'université à l'avenir. Pour le moment, il enseigne les travaux manuels à des enfants sourds dans une institution spécialisée depuis un an, et tient une boutique d'accessoires dans son village l'après-midi. « Les jeunes me confient qu'ils ont peur de se lancer dans le monde du travail, dit-il. Je veux les pousser à vaincre cette peur, les convaincre du fait que leur surdité ne les empêche en aucun cas d'être productifs. »
Caroline Haykal a 52 ans aujourd'hui. À l'époque de sa scolarisation, l'accès aux universités était totalement fermé aux malentendants. Elle a longtemps travaillé dans l'institution spécialisée où elle était scolarisée avant de se faire embaucher comme pâtissière dans une grande entreprise qu'elle finit par quitter en raison, dit-elle, du désordre qui y règne et du salaire insuffisant. Cela ne l'empêche pas d'être pétillante et optimiste. « J'espère ouvrir très bientôt ma propre affaire », affirme-t-elle.


La désillusion est le lot de Hussein Dawi, informaticien de formation. « J'ai travaillé à Londres durant huit ans, dit-il. Depuis que je suis rentré, il y a six mois, je ne trouve pas de travail. En Europe, on traite les malentendants sur un pied d'égalité, contrairement au Liban. Selon moi, le gouvernement a failli à sa tâche de sensibilisation auprès de la population. » Qu'a-t-il communiqué aux jeunes, sachant qu'il se sent lui-même découragé ? « Je les ai fortement encouragés à poursuivre leurs études, répond-il. Beaucoup pensent qu'ils doivent abandonner l'école parce qu'ils n'ont pas d'avenir en tant que malentendants. J'ai fait mon possible pour les convaincre du contraire, malgré les difficultés passagères. »

 

« Leur donner la parole »
Quelque 130 personnes participaient hier à l'événement, entre élèves, intervenants et responsables d'institutions spécialisées. Viviane Touma, présidente du Bureau libanais pour la recherche en surdité, estime qu'une telle rencontre est indispensable pour identifier les points positifs et négatifs de l'intégration des malentendants dans la société. « Souvent, les jeunes peuvent méconnaître leurs limites, dit-elle. Ils n'ont pas une idée précise des contraintes de telle ou de telle spécialisation. L'apport d'un aîné peut les aider à mieux appréhender les choix qu'ils doivent faire. À titre d'exemple, un étudiant leur raconte pour quelles raisons son choix d'études s'est avéré non judicieux et pourquoi il a dû renoncer à une carrière au profit d'une autre. »
Selon Viviane Touma, les institutions spécialisées doivent jouer un rôle dans l'orientation des jeunes, souvent confrontés à un milieu plus ou moins hostile, d'où l'idée de cette réunion. Sans ces institutions, en effet, des centaines d'enfants se seraient retrouvés sans scolarisation, étant donné que les écoles sont peu adaptées à leurs besoins.
« Une telle rencontre est une première, nous avons l'habitude de parler aux sourds, aujourd'hui nous leur donnons la parole, souligne Sœur Patrice Moussallem, directrice de l'institut Père Roberts. Les sourds vivent souvent dans leur monde fermé, ils doivent se rendre compte qu'ils ne sont pas seuls et que leur nombre est important. »


Sœur Patrice Moussallem reconnaît les difficultés qui persistent : une société souvent discriminatoire où la différence n'est pas tolérée ; des efforts à fournir pour s'insérer dans le milieu ; un marché du travail qui rejette souvent les personnes à besoins spécifiques... « Nous avons remarqué que les entreprises qui font l'expérience d'engager des malentendants en embauchent facilement d'autres par la suite, parce que ceux-ci sont particulièrement méticuleux dans leur travail, dit-elle. Pour notre part, nous faisons notre possible pour leur créer les ateliers qui répondent à leurs ambitions, nous les accompagnons au cours de leurs entretiens à l'université, nous tentons de leur ouvrir des marchés de travail. Cependant, nos moyens restent limités. »
Abir Habib et Fatmé Medlej, de l'institution al-Hadi, font état de problèmes similaires. « Nous avons créé un bureau pour l'emploi des jeunes, disent-elles. Mais nous remarquons que la proportion de jeunes qui trouvent un emploi en fin d'études reste basse. Et au cas où ils sont embauchés, leur salaire est minimal. Pourtant, nos élèves ont beaucoup de capacités et des spécialisations très diverses. Mais l'État, même s'il apporte une aide financière par le biais du ministère des Affaires sociales, n'assure pas la sensibilisation nécessaire au sein d'une société qui rejette souvent ses
malentendants. »
Toutefois, Sœur Patrice Moussallem préfère rester positive. « Nous avons parcouru un long chemin depuis dix ans, souligne-t-elle. Qui aurait dit que les universités leur deviendraient accessibles et que les examens officiels seraient enfin adaptés à leurs besoins ? »

« Il ne faut pas baisser les bras »
Ce que l'on peut retenir de la journée d'hier, c'est que beaucoup reste à faire. Pour cela, le Bureau libanais pour la recherche en surdité cherche non seulement à regrouper les institutions actives au Liban dans le domaine de la surdité, mais établir un partenariat avec des institutions à Paris. Hier, Pierre Machemie, responsable du Centre de ressources de la Fédération nationale pour l'insertion des personnes sourdes et aveugles en France (Fisaf), et Philippe Séro-Guillaume, consultant à la Fisaf et ancien responsable du master d'interprétation française de langue des signes à l'Université Paris III, étaient présents à l'événement. Ils se sont dit « agréablement surpris » de l'organisation d'une rencontre aussi innovante, centrée sur les jeunes, d'autant que, selon eux, une telle expérience n'est pas commune en France.


« C'est notre première visite au Liban, pour apprendre à connaître le terrain et identifier les besoins en vue d'un partenariat », déclare M. Machemie. Même si la visite n'en est qu'à ses débuts, il dit avoir identifié certaines préoccupations communes comme l'accès à la langue des jeunes sourds de naissance, ou encore un échange d'étudiants dans le cadre d'une licence créée par la Fisaf pour la formation de professionnels chargés de s'adresser à l'environnement du public de malentendants (école, travail, loisirs...).
Quoi qu'il en soit, la journée d'hier aura privilégié les liens entre les jeunes malentendants et leurs aînés. En fin de session, les intervenants sont venus un à un présenter une sorte de conclusion personnelle. Même pour ceux qui ne connaissent pas la langue des signes, leur message fort aux élèves passe aisément : « Il ne faut pas baisser les bras en pensant que le travail est difficile. Il faut foncer et ouvrir des portes. »

 

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