« Comment papa est devenu danseuse étoile »
(Gavin's Clemente-Ruiz; éditions Mazarine ; 240 pages)
Voilà un titre inratable qui promet des délices d'humour et de joyeuseté. D'autant que la quatrième de couverture annonce « Une comédie familiale drôle et touchante ». Verdict après lecture : un début de récit un peu plat et une écriture moins piquante que prévu. Mais on s'attache vite au narrateur, Paul, un adolescent à croquer, qui pose, sur les membres de sa famille, un regard juste et tendre, relevé d'un zeste de dérision. Parions qu'il réussira à vous embarquer dans l'univers, pas plus loufoque qu'un autre, des membres de sa tribu. À commencer par son père, chômeur affalé depuis deux ans devant la télé, qui se réveille un beau matin plein de dynamisme. Décidé à se reprendre en main, le papa grassouillet de 47 ans s'inscrit au cours de ballet de sa fille. À partir de là, le lecteur est harponné. Moins par les situations cocasses que par le secret de cet homme qui porte en filigrane un tas d'interrogations sur le rôle du père dans nos sociétés contemporaines.
« Alors vous ne serez plus jamais triste »
(Baptiste Baulieu ; éditions Fayard ; 271 pages)
Drôle de titre pour une rencontre... Entre une vieille conductrice de taxi qui devine la mort des gens et un médecin déprimé qui s'apprête à mettre fin à ses jours. Rien de bien joyeux jusque-là. Sauf que dans cette histoire de compte à rebours (dont même la pagination commence par 271 pour se terminer à 0) rien n'est prévisible. Pas plus les épreuves que fera passer la petite vieille excentrique à ce cher docteur pour lui faire oublier ses envies de suicide, que l'issue, heureuse ou malheureuse, du roman. On se laisse prendre à ce conte moderne (le second de ce jeune auteur, lui-même médecin en milieu hospitalier) qui oscille entre réalisme et absurde pour interroger le sens de la vie. Et même si l'humour de ce petit roman est plutôt noir, il réussit à diffuser dans la tête du lecteur un petit air d'Ode à la vie.
« Charmer, s'égarer et mourir »
(Christine Orban ; éditions Albin Michel ; 304 pages)
« Le roman intime de Marie-Antoinette », annonce, accrocheur, le bandeau du livre. Et sur la couverture illustrée du célèbre portrait de la reine par Vigée-Lebrun, le titre est complètement écrasé par le nom de l'auteur en caractères surdimensionnés. Christine Orban se prendrait-elle pour la réincarnation de la malheureuse épouse de Louis XVI ? Eh bien oui, d'une certaine façon ! Car la romancière confie au lecteur, dans des pages intercalées entres deux chapitres de la vie de son héroïne, son ressenti personnel en cours d'écriture. « M.-A. n'écrivait pas, ne peignait pas, nos mondes étaient suffisamment éloignés pour que je me lance dans l'aventure, sans craindre de me confondre. Mais sa vie rencontra tant de résistances, de frustrations, de contradictions qu'il est impossible de ne pas reconnaître une résonance dans ce florilège de souffrances humaines », écrit-elle. Voilà, le ton est donné. Une plume aux tournures un peu précieuses, mais une complicité féminine dans le regard que pose cette auteure sur une souveraine, qui n'en fut pas moins femme. Et puis, contrairement aux précédentes biographies consacrées à la reine décapitée, Christine Orban ne verse pas dans une narration classique mais préfère s'attarder sur des épisodes intimes, des moments de « vie infernale » de la princesse autrichienne tombée à 14 ans dans ce panier de crabes tout en dorures qu'était Versailles... Et sa cour de courtisans. Aux regards desquels elle était exposée, du lever au coucher. Bref, un roman biographique d'une modernité d'esprit qui n'est pas sans évoquer le Marie-Antoinette de Sofia Coppola.
« Nos adorables belles-filles »
(Aurélie Valognes ; éditions Michel Lafon ; 263 pages)
Lorsque beaux-parents et belles-filles se retrouvent sous un même toit, à l'occasion des fêtes, que peut-il bien se passer ? De petites piques par ci, un peu de rivalité entre les conjointes des trois enfants chéris par là, la maladresse gênée de la nouvelle petite amie de l'un des trois frères, qui sent bien qu'elle est encore au stade de pièce rapportée sous examen... Tout cela est décrit dans un style simple et tendre, mais avec un sens de l'observation qui fait mouche. C'est étonnant comme ce petit récit de réunions familiales en huis clos – une trame qui n'a rien d'extraordinaire – est attachant. Les personnages, aux caractères bien trempés, sont brossés sans aigreur. Aurélie Valognes décrit les rôles, les appréhensions et mécanismes de défense qui se mettent en place au sein d'une même famille. À signaler que l'auteure, encore trop jeune pour être belle-mère, affirme adorer ses beaux-parents et partager une grande complicité avec tous les membres de sa belle-famille. Cela se ressent à la lecture de ce roman – pour une fois « familial bienveillant » – qui sera certainement bénéfique à certaines...
« Désolée, je suis attendue »
(Agnès Martin-Lugand ; éditions Michel Lafon ; 378 pages)
Il s'agit du nouveau roman de l'auteur du Gens heureux lisent et boivent du café, signale le bandeau en couverture. De quoi titiller la curiosité. La trame : Yael, Parisienne trentenaire, est le type même de la carriériste juchée sur talons aiguille. Interprète dans une agence internationale, elle gravit les échelons à force de travail. Obnubilée par la réussite, cette ancienne dilettante bohème s'est robotisée. Pas la moindre histoire d'amour à signaler dans son horizon, pas un grain de poussière dans son appartement aseptisé, pas de temps à consacrer à sa famille, ses neveux, son ancienne clique d'amis. Elle ne vit que pour son travail. Mais il suffit parfois d'un grain de sable pour gripper la machine... Et opérer un salvateur retour en arrière, vers la jeune femme joyeuse et affectueuse qu'elle a été. Un roman au sujet classique – sur le thème d' « on perd sa vie à vouloir la gagner » – et au dénouement prévisible, malgré une profusion de retournements de situation. Une histoire de dilemme entre réussite professionnelle et personnelle, qui se termine sur une note très roman rose qui plaira aux amateurs du genre.
« Couleurs Venise, la vie du Titien »
(Michel Peyramaure ; éditions Robert Laffont ; 392 pages)
Aux amateurs d'art et d'histoire, voici une reconstitution romancée et fictive de la vie du Titien, l'un des artistes majeurs de la Renaissance. Là encore, il ne s'agit pas d'une biographie classique, mais plutôt du (double) portrait d'un peintre de génie et de sa ville, Venise, qu'il a célébrée et magnifiée dans ses œuvres. L'auteur, qui a à son actif plus d'une centaine d'ouvrages sur l'histoire de France, possède les qualités et les défauts du romancier-historien. À savoir, un talent certain de conteur mais aussi une trop grande profusion de détails. Pour conter la vie de l'impérieux Tiziano Vecelli (1488-1576) dit Le Titien, « Peintre des princes et prince des peintres », Michel Peyramaure a imaginé un narrateur fictif qui aurait été à la fois son conseiller et son confident, à la description duquel il consacre les deux premiers chapitres de son livre. Un personnage secondaire aux histoires qui peuvent se révéler lassantes pour qui voudrait aborder directement la vie du grand peintre. Il n'empêche que ce narrateur est le prétexte trouvé par l'auteur pour entraîner le lecteur dans les rues, les palais, les cénacles et l'effervescence de la Sérénissime au XVIe siècle. Et, par-dessus tout, dans l'atelier du Titien, cette pépinière de talents fréquentée notamment par Le Tintoret (qui deviendra plus tard son grand rival) et Véronèse...
« Les putes voilées n'iront jamais au paradis ! »
(Chahdortt Djavann ; éditions Grasset ; 208 pages)
Chahdortt Djavann avait 13 ans en 1980 quand elle a refusé de porter le voile en Iran. Elle a été insultée, tabassée et emprisonnée. Depuis, cette essayiste et romancière iranienne, installée en France, se bat par tous les moyens – avec sa plume essentiellement mais aussi à travers ses interventions télévisées – pour dénoncer la frustration sexuelle et l'hypocrisie sociale au pays des mollahs.
Dans ce petit livre au titre coup de poing, elle part d'un fait divers réel – la découverte, dans plusieurs villes d'Iran, de prostituées étranglées dans leur tchador – pour élaborer une fiction au ton rageur, éminemment politique et engagé. À travers le roman de deux gamines magnifiques, Soudabeh et Zahra – amies d'enfance que la vie et les mariages imposés à 11-12 ans ont séparées, et qui tombent toutes les deux dans l'enfer de la prostitution –, l'auteure livre un témoignage cru, provocant, sur une réalité dérangeante : dans ce pays à la morale rigoriste, les « tchadors clignotants », qui s'ouvrent furtivement à chaque coin de rue, sont légion. Liée à la situation économique désastreuse et par conséquent au chômage et à la drogue, la prostitution est omniprésente. Et les « éradicateurs » de ces femmes au sang impur, qui sous d'autres cieux sont désignés comme étant des tueurs en série, y sont considérés comme de bons musulmans. Certes, il ne s'agit pas là, à proprement parler, d'une lecture d'été. Et pour cause, plusieurs passages sont atrocement dérangeants. Mais s'il ne fallait lire qu'un seul livre durant ces vacances, ce serait celui-ci. Terriblement édifiant sur la condition féminine dans certains pays, certaines sociétés, au XXIe siècle. Et puis la misère (même celle des autres) est moins pénible (à découvrir) au soleil.
*Tous les livres sont disponibles à la Librairie Antoine.
Pour mémoire
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