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Culture - Marathon de Toulouse

Douze écrivains libanais (re)font les mots du monde

Le Marathon des mots a abordé pour sa 11e édition plusieurs grands cycles de lectures, dont « Beyrouth à Damas » a occupé une place de choix, offrant au public toulousain, qui n'a pas boudé son plaisir et a répondu en nombre, une foultitude de rencontres, de lectures, de conversations littéraires, de banquets, de concerts, de projections... En tout, sur quatre jours, quelque 149 rendez-vous différents, dans plus d'une cinquantaine de lieux – à Toulouse même, dans l'agglomération et plus largement dans la région – avec pas moins de 12 écrivains libanais et 5 écrivains syriens et non des moindres : Amin Maalouf, Salah Stétié, Vénus Khoury-Ghata, Jabbour Douaihy, Farouk Mardam-Bey, Myriam Antaki, Hoda Barakat, Najwa Barakat, Fouad Khoury-Hélou, Hala Kodmani, Charif Majdalani (absent pour raison personnelle), Georgia Makhlouf, Diane Mazloum, Alexandre Najjar, Rosa Yassin Hassan et Hyam Yared. Sans oublier les écrivains toulousains, français, américains et les sociétaires de la Comédie française qui ont prêté leurs voix, leur phrasé et leur sensibilité à des textes contemporains et classiques.

Amin Maalouf et Salah Stétié au Marathon de Toulouse. Photo Gilles Vidal

« Nous disons : mélangeons-nous, mélangeons-nous ! »

 

Serge Roué et Dalia Hassan, des codirecteurs au poil ! Photo Aline Gemayel. Photo Gilles Vidal

 

À tout seigneur, tout honneur : morceaux choisis d'une conversation à bâtons rompus avec Serge Roué et Dalia Hassan, les codirecteurs qui ont pris les rennes du Marathon des mots en 2008.
Le Marathon des mots a été créé en 2004 par Olivier Poivre-d'Arvor. Cette manifestation devait être une des nouveautés mises en place dans l'agglomération toulousaine pour préparer la candidature de la Ville rose, qui voulait être capitale culturelle de l'Europe en 2013. C'est Marseille qui a décroché le titre. Mais Toulouse n'a pas tout perdu, puisqu'elle a gardé, développé et amplifié son superbe Marathon des mots.
Deux mots-clés marquent la direction que veulent donner Serge Roué et Dalia Hassan au Marathon des mots : cosmopolitisme et diversité. Pour cela, ils déploient une très belle énergie et arrivent à mettre en place un festival de mots « furieusement cosmopolite ». Il faut savoir que Dalia Hassan est égyptienne et Serge Roué d'origine béninoise. Le binôme qui dirige cette manifestation culturelle phare est finalement assez peu conventionnel ; l'audace d'une telle nomination est assez rare en France pour être soulignée. Avec cette direction bicéphale, la manifestation est imprégnée du rapport particulier que ces directeurs ont au texte.
« En prenant la direction, à la suite d'Olivier Poivre-d'Arvor, qui est maintenant le président de l'association qui organise le Marathon, nous avons souhaité mettre le livre au centre de la manifestation, en invitant les écrivains à venir parler de leurs œuvres, tout en conservant les interventions/lectures des sociétaires de la Comédie française qui offrent une autre dimension aux ouvrages », explique Serge Roué.
Et surtout tourner le Marathon des mots vers le sud, tous les suds : « La région toulousaine aime ses origines, elle les porte », précise le directeur. « Nous faisons se croiser les auteurs toulousains et les auteurs étrangers dans une sorte d'exercice de comparaison qui n'en est pas un. Cet exercice n'est que le prétexte pour réunir des écrivains, mettre en avant leurs écrits, leurs textes. » Non seulement tourné vers le sud, le Marathon est éclaté sur toute l'agglomération : le cœur de la ville, les quartiers en périphérie et même d'autres communes. « Écartelé sur toute la ville à l'image du monde, s'exclame Serge Roué. Nous disons : mélangeons-nous, mélangeons-nous ! »
« Cette édition du Marathon de juin nous invite à franchir les rives de la Méditerranée pour prendre les routes de Damas et de Beyrouth. Terres de contrastes, subtiles et complexes, marquées à la fois par la grandeur, la beauté de l'une des plus anciennes cultures du monde et la fureur de l'histoire », écrit dans sa présentation le maire de Toulouse et président de Toulouse Métropole, Jean-Luc Moudenc.

Électrocution musicale
Les organisateurs de cette 11e édition du Marathon des mots ont tenté de répondre, à travers leur programmation, à cette attente. « Nous avons voulu montrer un autre visage que celui, francophone, du Liban, et qu'on connaît bien ici à Toulouse. Nous avons donc ouvert notre Marathon avec Vénus Khoury-Ghata et Salah Stétié, deux grands écrivains libanais, qui ne sont plus vraiment libanais, qui vivent en France depuis si longtemps, qui sont déconnectés de la réalité du Liban d'aujourd'hui », explique le directeur. Puis, « nous avons voulu mettre les doigts dans la prise » avec le concert de Mashrou' Leila. Provoquer une électrocution. « Nous procédons par touches, ces touches composent une mosaïque qui donne le visage du Liban d'aujourd'hui. Nous essayons toujours d'avoir toutes les couleurs du pays, de la société. »
La francophonie est-elle le lien qui réunit tous ces écrivains et qui les relie à l'agglomération toulousaine ? « La francophonie est un élément, mais pas que, puisque nous invitons de nombreux auteurs traduits, explique le directeur. L'année dernière, nous avons fait une tentative concluante de lecture d'un texte de Hoda Barakat en bilingue, arabe par l'auteur et français par un intervenant extérieur. » Très enthousiaste pour cette variante, il lève le voile sur la programmation de l'année prochaine : « Une édition spéciale Afrique, Africa Nova, axée sur la condition de l'homme noir, sa relation à l'engagement, à la liberté. Et on introduira un cycle de voix du monde avec des textes lus dans les langues africaines (wolof, swahili...). »

 

Au diapason des écrivains levantins

 

Vénus Khoury-Ghata en pleine lecture. Photo Gilles Vidal

 

Chaussures confortables aux pieds, sens en éveil, souffle bien rodé, il fallait au moins cela pour suivre le Marathon des mots qui se déroulait sur quatre jours, à Toulouse. La Ville rose – fameuse pour la couleur des briques qui constituent la majorité de ses bâtiments – s'était mise au diapason de Beyrouth et de Damas. « Un voyage de Beyrouth à Damas en compagnie des grands écrivains, poètes et artistes du Liban et de Syrie. L'occasion de saisir par leur présence et par leurs textes les enjeux historiques, politiques, sociétaux et religieux qui secouent cette fragile partie du monde... »
Au gré du Marathon, quelques bribes (re)cueillies, ici ou là...
Dans un quartier excentré de la ville, la librairie Renaissance offre une oasis de paix, avec son petit auditorium/salle de lecture et son équipe accueillante et dynamique. Là, une rencontre, D'ici et d'ailleurs met en présence..., avec Frédérique Martin (Sauf quand on les aime, Belfond) et Hyam Yared (La malédiction, Les Équateurs). Bien que très éloignées géographiquement, culturellement et socialement, les deux écrivaines se découvrent de nombreuses correspondances à commencer par la thématique des jeunes et de l'amour, abordée dans leurs derniers romans respectifs.
Qu'est-ce qui les pousse à écrire, comment s'y prennent-elles, quels genres d'écriture préfèrent-elles ? L'une et l'autre expliquent que l'écriture répond à une urgence de survie : « J'écris, car même si cela n'est pas bien apparent, je suis autiste, affirme Frédérique Martin, dans un sourire. Dès que quelque chose me touche, je ne peux en parler qu'à l'écrit. » Pour Hyam Yared, « la poésie est une nécessité, un cri qui jaillit, spontanément. Le roman implique un travail d'élaguage, d'épuration. Une mise en langage nécessaire avant d'en faire de la littérature ». Toutes les formes littéraires conviennent cependant à cette écrivaine libanaise francophone, pour qui « la littérature est une révolution : elle m'a rendue libre ».
Qu'en est-il de l'attente ou le désir des lecteurs ? « Le désir de légèreté de la part des lecteurs traduit un désir d'amnésie », affirme Frédérique Martin. L'écrivain doit-il répondre à cette demande ? « Non, il doit répondre à son propre besoin. » Et Hyam Yared de conclure joliment le débat par un petit poème extrait d'Esthétique de la prédation, un recueil de poèmes aux éditions Mémoire d'encrier...


Le mur de la peur
Suit une deuxième rencontre, sous l'intitulé De Beyrouth à Damas, qui réunit Najwa Barakat (La langue du secret, Actes Sud), Hala Kodmani (La Syrie promise, Actes Sud) et Farouk Mardam-Bey (La cuisine de Zyriâb, Actes Sud), qui, pour l'occasion joue, avec finesse et passion, les modérateurs. Directeur de la collection Sindbad chez Actes Sud, une des rares maisons d'édition en France à avoir une collection dédiée aux littératures du monde arabe, Farouk Mardam-Bey est un des plus fervents défenseurs de ces littératures traduites en français.
Les deux écrivaines qu'il présente ce jour-là se rejoignent sur un point : l'humain, que la littérature aide à aborder et à comprendre dans toute sa complexité. « Un roman permet de comprendre bien plus de choses que n'importe quelle analyse politique », affirme Farouk Mardam-Bey.
Najwa Barakat, sur l'écriture de laquelle ne tarit pas d'éloge l'éditeur, affirmant que son ouvrage écrit en arabe utilise « une langue de toute beauté, très travaillée, allant loin dans l'analyse entre savoir et pouvoir », explique que ce quatrième livre lui tient particulièrement à cœur. Écrit en 2002 et édité en 2004 en arabe, il n'est traduit qu'aujourd'hui en français, collant à une actualité et à ses développements dramatiques, qu'il a précédés d'une décennie. « J'aimerais qu'on lise ce livre au-delà de l'actualité qui impose sa volonté d'ignorer l'autre, de le traiter comme une information qui arrive dans une dépêche », explique-t-elle. Dans La langue du secret, Najwa Barakat décrit le cataclysme qui se produit à chaque fois qu'il y a une exclusive sur l'interprétation d'un texte. « Il ne s'agit pas que de l'islam, affirme-t-elle. Il en va de même pour de nombreuses autres croyances, religieuse ou pas. » À chaque fois qu'il y a cette exclusive, cela crée un problème entre le savoir et le pouvoir.
Animatrice d'un atelier d'écriture littéraire accueillant des jeunes de tout le monde arabe, elle explique qu'il y a aujourd'hui une « importante production littéraire des jeunes » dans cette zone. Une production qui défie la censure et à laquelle les femmes participent en grand nombre. « J'ai l'impression que le monde arabe a envie de parler », se félicite-t-elle. Les jeunes, les femmes, qu'ils soient ressortissants du Moyen-Orient ou des pays du Golfe, « ne veulent plus se taire. Ils veulent mettre des mots sur leurs maux ». Et de poursuivre : « Le roman est la forme la plus apte à exprimer toutes les turbulences dans lesquelles nous passons actuellement. » Elle affirme en outre qu'elle assiste à une « véritable explosion de créativité dans le monde arabe ». Intarissable, elle explique que « ce que le printemps arabe a révélé aux peuples de la région, c'est une vérité que personne ne pourra leur prendre : le mur de la peur est tombé. Imaginez ces millions de personnes vivant dans la peur, le noir, le manque d'oxygène et qui d'un coup ont secoué cette peur et se sont soulevées pour réclamer... ».
Hala Kodmani, journaliste, aborde également la dimension humaine, mais à travers sa correspondance e-mail avec son père. « Avec le printemps syrien, nous redécouvrions qu'il existait un peuple syrien », souligne-t-elle. Un peuple avec des aspirations, des attentes et le courage de les exprimer. « Avec ce qui s'est passé en 2011, nous pouvions à nouveau être fiers d'être syriens. Des millions de personnes se sont réveillées et veulent se réapproprier la Syrie, leur Syrie. »
Retour vers le centre-ville, au centre culturel Bellegarde, avec encore une rencontre croisée D'ici et d'ailleurs entre Jabbour Douaihy (Saint Georges regardait ailleurs, Actes Sud), Éric Laurrent (Berceau, Minuit) et Pascal Dessaint (Le chemin s'arrêtera là, Rivages). Et un peu plus tard, toujours à Bellegarde, Beyrouth, le roman d'une ville : rencontre avec Diane Mazloum (Beyrouth, la nuit, Stock), Alexandre Najjar (Le dictionnaire amoureux du Liban, Plon) et Georgia Makhlouf (Les absents, Rivages). Des croisements d'auteurs, d'univers qui attirent un public nombreux.
En fin de soirée à l'Auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines, magnifique chapelle reconvertie, avec son gradin très haut perché et très raide – à en avoir le vertige... – Dominique Pinon a lu En Syrie de Joseph Kessel (Gallimard). Ce texte, premier reportage de l'auteur, qui date de 1926, reste pourtant d'une étonnante actualité. « La Syrie que savons-nous d'elle ? » s'interroge le jeune reporter, par la voix du comédien. « C'est une effroyable complexité qui règne en Syrie. Cette terre déroute et confond... »



Amin Maalouf dans le très beau cloître des jacobins. Photo Gilles Vidal

 

Banquet pour Jabbour
Le lendemain, c'est à un banquet littéraire autour de l'œuvre de Jabbour Douaihy, Pluie de juin. La Compagnie des semeurs de mots met en scène un tribunal pour juger de la fusillade de Borj el-Hawa, relatée dans cet ouvrage. C'est lors d'un atelier de lecture à haute voix que les professionnels de la compagnie ont travaillé, avec des amateurs, pendant plusieurs mois, à découvrir, lire et relire les ouvrages de Jabbour Douaihy, mais pas que. En effet, des extraits de La porte du soleil d'Élias Khoury et de Le jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina el-Joundi viennent s'interposer entre les témoignages pris dans Pluie de juin.
Un banquet jouissif à plus d'un titre, qui a ravi l'écrivain Jabbour Douaihy, qui assistait à la séance. Admiratif de l'organisation marathonienne hors normes, il a raconté avoir écouté deux jours auparavant le sociétaire de la Comédie française Daniel Mesguich faire une lecture de son dernier ouvrage, Saint Georges regardait ailleurs. Jabbour Douaihy s'est dit très étonné de ce que le comédien en a fait, de la puissance qu'il y a insufflé. L'auteur n'y a presque plus reconnu son texte !
Une dernière lecture au cloître des jacobins, au cœur du couvent du même nom, avec Rachida Brakni qui a lu Le Prophète de Khalil Gibran (Gallimard), devant un public très nombreux. Les mots de Gibran Khalil Gibran ont longtemps résonné dans ce temple de brique rose...
Le marathon se termine. Le marathonien en sort nourri, enrichi, enthousiaste, heureux... mais frustré. À croire qu'il n'y aurait pas assez d'une vie – de malheureux lecteurs – pour découvrir toutes ces trésors !

 

Trois rendez-vous annuels

Le Marathon des mots donne trois rendez-vous à l'année :
À l'automne, en partenariat avec la librairie Ombre blanche (qui est installée au cœur de Toulouse depuis 40 ans), un premier rendez-vous autour de la notion de collection littéraire et des grandes figures de l'édition. Les libraires, qui sont une composante essentielle dans ce dispositif en récoltent les fruits, puisque les marathoniens, après les mises en bouche : lectures, rencontres, etc., achètent les livres.
Au printemps, un marathon plus particulièrement tourné vers le jeune public et les scolaires. Avec, dès l'année prochaine, une thématique métropoles d'Europe, qui occupera plusieurs éditions. Avec Airbus, la métropole toulousaine devient l'Europe par excellence. « Quand j'étais enfant, l'Europe était une construction qui me faisait rêver », souligne Serge Roué.
« L'Europe a une histoire d'une richesse incroyable », s'exclame le directeur. Mélanges et intégrations des cultures qui s'y sont implantés... « Il faut redonner aux jeunes générations la mesure de cette construction européenne, incroyablement riche d'histoire, de mélanges, d'intégrations... Avec pour les trois prochaines années, un Marathon autour de la littérature de Dublin, de Copenhague et de Berlin. Le Marathon a également essaimé, juste en face, de l'autre côté de la Méditerranée, à Tunis. » Depuis quatre ans, le Marathon est organisé dans la capitale tunisienne. Malgré ce qui s'est passé cette année au Musée du Bardo, nous avons maintenu notre Marathon. Allant même jusqu'à le porter sur les lieux mêmes des odieux crimes qui ont endeuillé la Tunisie.

 

Pour mémoire
Bientôt, une première adaptation au cinéma d'un roman d'Amin Maalouf

« J'ai honte », le cri de révolte de Salah Stétié, dans « Le Figaro », contre le comportement des jihadistes

« Le poète n'est pas ce distrait qui trébuche comme on le pense »

« Nous disons : mélangeons-nous, mélangeons-nous ! »
 
Serge Roué et Dalia Hassan, des codirecteurs au poil ! Photo Aline Gemayel. Photo Gilles Vidal
 
À tout seigneur, tout honneur : morceaux choisis d'une conversation à bâtons rompus avec Serge Roué et Dalia Hassan, les codirecteurs qui ont pris les rennes du Marathon des mots en 2008.Le Marathon des mots a été créé en...
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HONNEUR AUX ÉCRIVAINS LIBANAIS !

LA LIBRE EXPRESSION

18 h 22, le 02 juillet 2015

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Commentaires (2)

  • HONNEUR AUX ÉCRIVAINS LIBANAIS !

    LA LIBRE EXPRESSION

    18 h 22, le 02 juillet 2015

  • Ouf! Ce texte aussi est un marathon 2366 mots. Epuisant. Il nous faut apprendre encore la culture de la concision. Tweetter est un bon exercice.

    Paul-René Safa

    09 h 36, le 01 juillet 2015

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