L’édito de Michel TOUMA

Double unilatéralisme

L’édito
Michel TOUMA | OLJ
12/07/2016

Dix ans déjà. En lançant le 12 juillet 2006 une opération d'envergure pour enlever des soldats israéliens, le Hezbollah prenait unilatéralement la lourde responsabilité de déclencher, sans songer aux retombées sur le pays, une guerre meurtrière et destructrice dont les effets se sont fait ressentir tout au long de la décennie écoulée. Des effets incommensurables au plan économique et des infrastructures de base, certes. Mais les conséquences (macro)politiques ont été, et restent encore de nos jours, tout aussi graves.

Cette guerre de juillet 2006 ne saurait être dissociée, quant à sa motivation, du contexte stratégique de l'époque, aussi bien au niveau local que régional. Les événements ont, de fait, apporté la preuve qu'elle a représenté l'un des principaux jalons d'une vaste contre-offensive (ou contre-révolution) visant, dans sa finalité, à saper le processus libaniste de redressement national porté par la révolution du Cèdre. Car bien au-delà des considérations purement politiciennes et des querelles byzantines (somme toute normales), le projet politique du 14 Mars représente – il n'est jamais superflu de le rappeler – l'antithèse du rôle qu'assume le Hezbollah.

L'intifada de l'indépendance du printemps 2005 a constitué dans l'histoire contemporaine du Liban la première manifestation transcommunautaire d'un sentiment national centripète exprimé non seulement par de hauts responsables politiques – comme en 1943, avec Béchara el-Khoury et Riad el-Solh –, mais, surtout, par les bases populaires de différents horizons confessionnels. Jamais depuis la proclamation du Grand Liban, en 1920, les composantes chrétienne, sunnite et druze ainsi que les forces chiites démocratiques n'avaient convergé de la sorte (au sein d'un vaste mouvement populaire) vers un projet politique commun, axé sur la volonté de tenir le Liban à l'écart des conflits régionaux et d'édifier un État rassembleur garant du vivre-ensemble et du pluralisme sociocommunautaire, conformément au principe de parité établi par Taëf.

Un tel projet politique souverainiste avait pour leitmotiv significatif « Le Liban d'abord » et constituait de ce fait, dès le départ, une sérieuse menace pour les visées syriennes persistantes et, surtout, pour les ambitions expansionnistes du pouvoir des mollahs à Téhéran. Fer de lance des pasdaran sur les bords de la Méditerranée, le Hezbollah se devait de frapper un grand coup pour stopper ce processus libaniste remettant en question toute la stratégie d'exportation de la révolution iranienne et de mise en place d'un nouvel « empire perse » dans la région. La guerre de juillet 2006 aura constitué l'une des principales phases de la contre-révolution du Cèdre qui comprendra aussi, entre autres, la longue occupation du centre-ville (avec ses désastreuses retombées économiques) et l'opération milicienne du 7 mai 2008.

Mais l'unilatéralisme du Hezbollah, qui a entraîné le pays dans le conflit de 2006, ne s'arrêtera pas là. Il se manifestera également, près de six ans plus tard, dans la décision tout aussi unilatérale du parti pro-iranien de s'impliquer à grande échelle dans les combats en Syrie aux côtés des forces du régime Assad. Là encore, ce nouvel aventurisme guerrier – résultat, à n'en point douter, de directives en provenance de Téhéran – a des retombées politiques tout aussi fâcheuses que celles de l'attaque du 12 juillet 2006, mais d'un tout autre calibre. En se lançant, sans songer une fois de plus aux conséquences sur le Liban, dans la bataille visant à sauver le clan Assad – allié fondamental pour la République islamique iranienne –, le Hezbollah a ravivé les démons des tensions sectaires sunnito-chiites. Mais qu'importe : le waliy el-faqih de Téhéran en a décidé ainsi. Le maintien du régime Assad, nécessité stratégique pour l'Iran, reste la priorité absolue.

Dix ans après la guerre de juillet 2006, le Hezbollah persiste ainsi à considérer que les impératifs du fragile équilibre sociocommunautaire du pays sont quantité négligeable. Il ne faut toutefois pas désespérer de voir, un jour, le parti chiite prendre conscience du fait qu'il est de son intérêt, et de celui de sa communauté, de retrouver sa place sur l'échiquier strictement libanais. Cela nécessite cependant qu'il se livre à une sorte de révolution culturelle pour rompre le cordon ombilical avec le mentor iranien. Et pour cause : cette guerre de mille ans contre le monde sunnite, le parti chiite ne peut la gagner, quels que soient les efforts, les armes et les vies humaines qu'il est décidé à y investir. Un retour à la raison – et au Liban – s'impose donc plus que jamais, loin des appels d'empire, de la folie millénariste et de la tentation au suicide.

 

Lire aussi dans notre dossier spécial

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carlos achkar

Tout à fait d'accord avec vous Mr Touma. Sauf qu'il ne faut pas espérer un "retour à la raison et au Liban" du Hezbollah.
En effet, cette milice n' a qu'un seul rôle: servir l'Iran et mourir pour la cause du Wali el-Faqih. Sans cette cause, leur existence n'existera pas.
Le dernier souci de cette milice est le Liban et sa république. Leur but final est une République Islamique.

LA TABLE RONDE

Juste une toute petite question , mais pas besoin de réponse.

QUAND EST-CE QU'ON POURRA DÉBATTRE DE L'OCCUPATION DU SUD LIBAN ET DE SA LIBÉRATION il ya 16 ans .

Dans 100 ans ? Moi ça me va .

Yves Prevost

Dans un de ses (rares) moments de sincérité, HN l'a dit clairement en pleine guerre de 2006: "Le Hezbollah ne se bat pas pour le Liban". Espérer le voir, ne serait-ce qu'un peu, distendre ses liens avec Téhéran est malheureusement utopique. Ce serait se renier lui-même. Il est iranien à 99,99%. La seule chose qu'il a de libanais, c'est la nationalité de ses membres.

Bery tus

excellent tout simplement !!

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