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Moyen Orient et Monde

Côté israélien, le changement de doctrine stratégique...

Guerre de juillet 2006: 10 ans déjà - Défense

L'absence de projet politique reste la cause principale de l'affaiblissement de la force morale de l'armée israélienne.

12/07/2016

Considérée par un grand nombre d'observateurs de tous horizons comme un échec, la guerre de juillet-août 2006 contre le Hezbollah a donné lieu à plusieurs réajustements stratégiques au sein de l'organisation militaire israélienne.
L'affrontement de l'été 2006 a mis fin à la fausse représentation selon laquelle la supériorité stratégique et opérationnelle apportée par la révolution technologique suffit à assurer une victoire militaire. Elle a essentiellement démontré que la puissance aérienne écrasante des forces armées israéliennes, le ciblage précis grâce à l'observation satellitaire et la pratique du combat à distance par des frappes lourdes ne peuvent se substituer au combat rapproché. Souhaitant une destruction radicale du Hezbollah au début du conflit, les Israéliens ont, au fur et à mesure des évolutions de terrain, revu à la baisse leurs objectifs militaires et politiques. De la volonté initiale d'anéantissement de toute capacité de résistance du parti de Dieu, à l'objectif de refoulement du parti à 40 km du fleuve du Litani, les Israéliens ont fini par accepter la résolution 1701 qui prévoit de mettre fin « à toute présence armée apparente au sud du Litani et éviter les provocations envers Israël ou la Finul ».

Les objectifs israéliens se sont donc évanouis un mois après le début du conflit. Comme le souligne l'expert militaire français Michel Goya dans ses réflexions Fureur et stupeur, les enseignements psychologiques de la guerre entre Israël et le Hezbollah (2008), l'inventivité accrue dans la guerre asymétrique d'une organisation hybride, c'est-à-dire une guérilla dotée des moyens d'une armée conventionnelle, est un paramètre non négligeable dans l'interprétation de l'échec israélien. « Analysant parfaitement son adversaire rigidifié dans sa doctrine et son obsession de la sécurité, le Hezbollah s'est montré capable de mettre en place le seul instrument offensif susceptible de percer la barrière défensive israélienne (les roquettes) et s'est organisé ensuite pour résister à la force de frappe ennemie (souterrains, décentralisation, bouclier civil) et même à une éventuelle attaque terrestre (missiles antichars, engins explosifs). Malgré son réseau de renseignements et sa multitude de capteurs, Israël n'a rien vu de ces évolutions, car il ne pouvait concevoir l'existence d'un adversaire hybride entre des armées classiques et des mouvements de guérilla », note l'historien, spécialiste de l'évolution des armées.

Rapport Winograd
Dès la fin de la guerre, les critiques militaires abondent côté israélien, mettant en cause la doctrine d'emploi des forces en 2006 et une conception reposant entièrement sur le perfectionnisme technologique qui conduit à des échecs stratégiques sur le terrain, où l'« ennemi » développe continuellement des tactiques innovantes (« guérilla statique », selon le concept de l'analyste de Roger Naba). « Hormis Bint Jbeil, on ne parle que de contrôle, et surtout pas d'occupation du terrain. Cet engagement massif agit comme un révélateur chimique. Les soldats engagés se retrouvent face à un adversaire bien équipé, parfois mieux qu'eux, bien entraîné et, loin du modèle post-héroïque, prêt à se sacrifier. Ce nouveau contact avec le combat est un choc », soulignait ainsi Michel Goya dans son appréciation du rapport de force sur le terrain en 2006.

Une série d'enquêtes de la direction politique israélienne a effectivement conduit à l'évaluation critique de la doctrine stratégique des Effects-Based Operations (opérations fondées sur les effets, EBAO). Cette approche techniciste de la guerre considère que la supériorité d'un arsenal militaire informatisé constitue le fondement d'une stratégie victorieuse, et qu'il n'est pas indispensable d'occuper le terrain ou d'anéantir toutes les forces de l'adversaire, la destruction de la structure de commandement suffisant à le neutraliser. Comme le souligne Alain Joxe, spécialiste des questions stratégiques, « c'est toute la conception de l'approche des EBAO qui participe en fait de l'auto-intoxication par un modèle publicitaire commercial : le bon fonctionnement de l'appareil, l'effet, serait garanti d'abord par le sérieux technique du discours commercial, comme un aspirateur aspirant conformément au cahier des charges affiché. Mais l'ennemi est bien différent de la poussière inerte : il est capable de manœuvrer sournoisement, laissant par exemple passer l'envahisseur et contre-attaquant sur ses arrières comme le fit le Hezbollah au Liban face à l'armée israélienne en juillet 2006 ».

Si le rapport de la commission Winograd sur la guerre de 2006, rendu public le 30 janvier 2008, n'est pas exclusivement dirigé contre l'organisation militaire et dresse une évaluation critique des choix politiques, il recommande surtout une reconfiguration des forces et des structures de l'armée israélienne. Constatant que « l'armée a échoué dans sa conduite de la guerre et n'a pas fourni à l'échelon politique un résultat susceptible d'être exploité au niveau politique », il pointe la faible performance des forces terrestres et recommande leur réhabilitation dans les combats de haute intensité.

« Grandeur politique »
La dialectique de l'interaction avec l'adversaire a ainsi rendu nécessaires la réorganisation des forces terrestres et l'élaboration d'un nouveau programme militaire pour les préparer à un affrontement hybride. La remise à niveau des stocks d'armement, un entraînement intensif de la brigade et de chaque division, et l'acquisition d'équipements nouveaux en fonction des leçons tirées de l'engagement avec les combattants du Hezbollah, constituent les principaux axes d'une réhabilitation des forces terrestres renforcées par leurs effectifs et le matériel de guerre (blindés Namer). L'épisode de la guerre de juillet a introduit une rupture dans les représentations israéliennes.

Alors qu'auparavant, la probabilité d'un conflit avec les pays limitrophes était perçue comme faible, la confrontation avec le Hezbollah va progressivement conduire la direction politique et stratégique israélienne à identifier une menace « tous azimuts », et réévaluer la situation dans les territoires palestiniens. La crainte d'un big river, ou d'une intifada généralisée, est de plus en plus présente dans les conceptions israéliennes. Dans cette perspective, les opérations militaires conventionnelles tendent à être remplacées par des opérations de police et de commandos des unités d'élites. Les territoires occupés deviennent alors le champ d'expérimentation des nouveaux ajustements imposés par l'échec de 2006 et une zone d'entraînement aux guerres urbaines expérimentales (Gaza 2014).
Enfin, Israël renforce également son système permanent de contrôle et de prévention en investissant massivement dans les boucliers antimissiles, notamment Dôme de fer et la Fronde de David, dernière innovation destinée à parer au scénario catastrophe d'une attaque massive de missiles du Hezbollah sur Haïfa, Tel-Aviv, et Jérusalem-Ouest.

Malgré la supériorité militaire israélienne et les réajustements stratégiques post-2006, l'absence de projet politique reste la cause principale de l'affaiblissement de la force morale de l'armée. En revanche, la résistance au service d'une fin politique a permis au Hezbollah de compenser l'asymétrie de départ et l'écrasante supériorité technologique d'une armée occidentale. Comme l'explique Alain Joxe, qui rappelle l'acuité et la pertinence de la pensée de Clausewitz, la rationalité de la technologie doit être placée au service d'un projet politique global. « L'identité politique complexe qui gagne une guerre doit être en tout cas dotée d'une bonne raison politique de se battre. L'identité qui a perdu la guerre en manquait, car la volonté de combattre, au niveau des combattants armés, du peuple ou des dirigeants, s'y est épuisée plus vite. L'évaluation de ce que Clausewitz appelle la grandeur politique du but de guerre est toujours la mesure de la volonté populaire de poursuivre le combat, volonté déterminante de la relation des forces stratégiques, aussi déterminante – et même plus – que l'arsenal dominant, comme l'ont encore montré depuis les années 1990 une série de guerres et de soulèvements totalement asymétriques ».

 

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stambouli robert

I24 chaine Franco Israelienne a fait deux tres longs reportages sur la guerre du Liban ces deux derniers jours
Deux grands changements ont vu le jour apres dix ans
1) le Nord d'Israe a vecu les 10 dernieres annees avec un calme exceptionnel non connu depuis 1969 date du fameux accord du Fathland au Sud Liban

2)a cause des missiles lances par le Hezbellah, Israel s'est dote du Iron Dome et autres anti missiles qui ont fait merveille lors de la derniere guerre de Gaza

3) Et de conclure que cette guerre , en theorie perdu militairement a donne des resultats pratiques exceptionnels en plus d'avoir permis a l'armee Israelienne de mieux se preparer en cas de nouveaux conflits que personne n'espere evidement des deux cotes

RE-MARK-ABLE

Une analyse qui contredit ceux qui donnent dans le défaitisme idiot.

Tout est très bien dit mais Mme Kennouche oublie juste d'ajouter que le hezb résistant n'a pas dormi depuis 2006.

La prochaine guerre sera dévastatrice pour tous mais surtout pour les usurpateurs et c'est là le fait nouveau.

J'espère être publié.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST UN FAIT QUE LES ORGANISATIONS PARAMILITAIRES ... OU MERCENAIRES... NE PEUVENT ETRE ANNIHILEES QUE PAR LEURS SEMBLABLES MAIS EN PLUS FORTS !

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