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Culture - Patrimoine Libanais

Gibran, auteur syrien ? Polémique autour d'une œuvre d'art en hommage à des auteurs libanais à New York

Joe Raggi réclame qu'une correction soit apportée sur une plaque explicative où la nationalité de plusieurs auteurs libanais est « ambiguë ».

Gibran, auteur syrien ? Polémique autour d'une œuvre d'art en hommage à des auteurs libanais à New York

Une partie de l'œuvre d'art « al-Qalam », installée dans un parc de New York, en hommage à plusieurs auteurs arabo-américains. Photo tirée de la page Instagram du Washington Street historical Society/@wshsnyc

« Si le Liban n'était pas mon pays, je l'aurais choisi pour pays », écrivait dans la première moitié du XXe siècle celui qui est probablement le plus célèbre des auteurs libanais, Gibran Khalil Gibran. Pourtant, sur une œuvre installée dans un parc de New York, la ville qui l'a accueilli et dans laquelle il est décédé en 1931, Gibran est... syrien. Une confusion qui a provoqué colère et incompréhension au pays du Cèdre, sur fond de craintes d'un retour à une « Grande Syrie » englobant tout ou partie du pays depuis la chute du régime Assad, en décembre 2024, et après des déclarations dans ce sens faites courant 2025 par l'émissaire américain Tom Barrack.

À l'origine de la controverse, une œuvre d'art. Une grande installation dans un parc de New York rendant hommage aux écrivains du « Cercle de la plume », un groupe d'auteurs qui s'étaient installés entre la fin du XIXe et la mi-XXe siècle à Manhattan, après avoir émigré depuis ce qui était alors la Syrie ottomane. Cette région incluait, avant sa partition à la fin de l'Empire ottoman, des territoires du Liban, de la Syrie, de la Jordanie, d'Israël et de la Palestine actuels. Nombre d'auteurs nés dans ce qui étaient alors des régions du Liban dépendant de l'Empire ottoman, à l'instar de Gibran Khalil Gibran, Mikhail Neaïmé, Amine Rihani ou encore Élia Abou Madi, s'étaient installés dans ce quartier de New York, où est localisée l'œuvre. Cette installation est constituée d'une sculpture représentant en calligraphie arabe le mot arabe al-Qalam (la plume), et de bancs sur lesquels ont été écrits, en mosaïque, des citations de ces auteurs du « cercle ». Une plaque explicative revenant sur ces citations indique que ces auteurs sont de nationalité... « syrienne », au grand dam de certains partis et associations au Liban et de la diaspora, qui sont allés jusqu'à dénoncer une « falsification de l'identité » libanaise.

« Identité libanaise claire »

Le département des relations extérieures des Forces libanaises (FL) a ainsi dénoncé une « falsification de faits historiques et culturels documentés » et un « effacement d'une partie essentielle du patrimoine culturel libanais dans la diaspora ». « Se retrancher derrière le contexte géographique ou administratif en vigueur durant l’époque ottomane n’efface pas la réalité nationale de ces écrivains et ne justifie pas le dépassement de leur identité libanaise claire et historiquement établie », ont écrit les FL.

Sous l'Empire ottoman, la région du Levant était divisée en plusieurs zones administratives, dont les frontières et la dénomination ont changé et évolué au fil des siècles. Le terme de « Syrie ottomane » est utilisé par les historiens pour parler de cet ensemble de divisions pour la région à l'est de la Méditerranée. Après la Première Guerre mondiale et la défaite de l'Empire ottoman dans le conflit, son territoire a été divisé par les puissances mandataires d'alors, la France et le Royaume-Uni, et l'État du Grand Liban a été créé, en 1920, sous mandat français. Il n'a gagné son indépendance effective qu'en 1943. Ce qui n'a pas empêché des auteurs d'avant l'indépendance d'écrire sur le Liban, dont le nom en tant qu'entité géographique peut être retrouvé jusqu'au Cantique des cantiques, dans l'Ancien Testament. Dans Merveilles et curiosités, son dernier livre écrit en arabe et publié en 1919, Gibran Khalil Gibran consacre un long texte à la célébration de « son Liban ». Dans The Heart of Lebanon (Qalb Loubnan), Amine Rihani évoque quant à lui « l’âme du Liban et de son peuple », une formule qui résume toute sa vision d’un pays à la fois spirituel, multiple et profondément humain. « Mon Liban est un seul homme, la tête appuyée sur le bras, se prélassant à l’ombre du cèdre, oublieux de tout, hormis de Dieu et de la lumière du soleil », écrit également Mikhaïl Néaïmé dans Le livre de Mirdad (1948).

Des mesures pour corriger un « descriptif ambigu »

Dans ce contexte, les FL ont réclamé que des mesures soient prises pour corriger cette « erreur ». Dans un autre communiqué, le professeur d'histoire Issam Khalifé a également dénoncé un « effacement de l'identité libanaise » des auteurs concernés et un incident « dangereux dans ses implications politiques ».

Répondant à ces appels, le ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Raggi (issu de la quote-part des FL au sein du gouvernement), a affirmé suivre cette affaire d'un « descriptif ambigu » d'auteurs libanais, en coordination avec le ministère de la Culture. M. Raggi a donné ses instructions à l’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadé Mouawad, ainsi qu’au consul général du Liban à New York, Talal Daher, « afin d’entreprendre les contacts nécessaires avec les parties concernées dans le but de corriger le texte conformément aux réalités historiques, culturelles et géographiques reconnues, et de confirmer l’appartenance libanaise originelle et authentique de ces écrivains qui constituent un pilier essentiel du patrimoine culturel libanais dans le monde. »

« Des poètes dans le parc »

L'œuvre controversée, qui a été inaugurée fin avril en présence notamment du vice-maire de New York, le Libano-Américain Dean Fuleihan, est intitulée al-Qalam : des poètes dans le parc et a été réalisée par l'artiste franco-marocaine Sarah Ouhaddou. Elle se veut donc un hommage au « Cercle de la plume », fondé en 1916 dans ce qui était alors le quartier appelé « Little Syria » à Manhattan, et qui a joué un rôle majeur dans la littérature arabe du Moyen-Orient de l'époque. Dans un communiqué, cette association affirme qu'il s'agit d'un « mémorial unique en son genre et le plus important monument arabe érigé sur un espace public aux États-Unis, situé au cœur du centre-ville de Manhattan ».

Si cette affaire a provoqué des condamnations politiques, c'est parce qu'elle intervient dans une période de sensibilités exacerbées pour le Liban, alors qu'une partie de son territoire est occupé par Israël dans le Sud et que des déclarations américaines ont parfois laissé entendre ces derniers mois des velléités d'inclure une partie du Liban au sein d'une « Grande Syrie ». En juillet 2025, dans un entretien, l’émissaire américain Thomas Barrack avait notamment évoqué un retour au « Bilad el-Cham » si le Liban « ne bouge pas » face à ces voisins, utilisant un terme historique renvoyant à une unité géographique comprenant la Syrie actuelle et des territoires alentour.


« Si le Liban n'était pas mon pays, je l'aurais choisi pour pays », écrivait dans la première moitié du XXe siècle celui qui est probablement le plus célèbre des auteurs libanais, Gibran Khalil Gibran. Pourtant, sur une œuvre installée dans un parc de New York, la ville qui l'a accueilli et dans laquelle il est décédé en 1931, Gibran est... syrien. Une confusion qui a provoqué colère et incompréhension au pays du Cèdre, sur fond de craintes d'un retour à une « Grande Syrie » englobant tout ou partie du pays depuis la chute du régime Assad, en décembre 2024, et après des déclarations dans ce sens faites courant 2025 par l'émissaire américain Tom Barrack. À l'origine de la controverse, une œuvre d'art. Une grande installation dans un parc de New York rendant hommage aux écrivains du...
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