Impact Journalism Day

Environnement

Rencontre avec un « fermier de l'océan »

Bren Smith, un ancien pêcheur, propose une autre mode de production en phase avec son credo : « Cultiver ce que l'on mange de manière responsable, offrir de bons emplois à la classe moyenne, restaurer l'écosystème et nourrir la planète. »

Sarah C. BALDWIN | Sparknews/ETATS-UNIS
25/06/2016

Qu'est-ce qu'un visionnaire? C'est peut-être quelqu'un qui transforme deux inconvénients en atout. Exactement ce que fait Bren Smith, un natif de Terre-Neuve, au Canada, qui habite aujourd'hui du côté de la ville côtière de New Haven, dans le Connecticut.


Lorsqu'il était encore pêcheur professionnel, Bren Smith participait, comme tant d'autres, à la surpêche et à l'épuisement des ressources marines. Comme les autres, il a dû faire face à l'effondrement de la pêche au cabillaud. Bren Smith est aussi au courant des effets dévastateurs de l'élevage intensif. C'est en réfléchissant à ces deux catastrophes qu'il s'est réinventé : il est aujourd'hui « fermier de l'océan » et aimerait convaincre d'autres pêcheurs au chômage, ou quiconque prêt à s'engager dans l'aventure, de le suivre.
Bren Smith croit que son modèle, qu'il a baptisé « agriculture océanique 3-D », peut non seulement aider à nourrir les 7,4 milliards d'habitants de la planète, mais aussi soigner l'environnement. Son modèle consiste en une ferme sous-marine qui s'étend depuis le fond océanique jusqu'à la surface : cela lui permet d'obtenir une production maximum en exploitant une surface minimale.


Un jour de mars froid et lumineux, Smith, un homme d'une quarantaine d'années, bien bâti mais doté d'un visage enfantin, le crâne rasé et la barbe couleur rouille, grimpe dans son chalutier, le Mookie, et largue les amarres en direction de sa ferme.
À deux mètres sous la surface de l'eau, un système de lignes horizontales est suspendu à des bouées ; de ces lignes en partent d'autres, verticales, créant ainsi une grille tridimensionnelle. Le long de ces lignes est planté du varech riche en nutriments. Le varech est planté la tête en bas et pend donc vers le fond de l'océan. À différents intervalles et à différentes profondeurs, entre les plants de varech, sont accrochés des filets auxquels sont accrochées des moules, des coquilles Saint-Jacques, des huîtres et, au fond dans la boue, des palourdes.


Pour Bren Smith, choisir quoi cultiver a été aussi stratégique qu'élaborer du système d'élevage. Le varech, qui peut pousser de trois mètres en cinq mois, absorbe le nitrogène produit par les rejets de l'agriculture terrestre et consomme cinq fois plus de CO2 que les plantes terrestres. C'est aussi une plante riche en minéraux et en vitamines, qui peut être récoltée pour nourrir les animaux et les hommes, ou qui peut être transformée en engrais liquide ou en biocarburant. Une seule huître filtre jusqu'à 200 litres d'eau par jour, ce qui élimine ainsi le nitrogène présent dans l'eau. De cette manière, la ferme réduit les effets du changement climatique et de la pollution tout en produisant de la nourriture, du carburant et de l'engrais.

 

 

 

 

Reproduire le modèle
Au bout du compte, c'est une ferme compacte, qui ne nécessite aucune maintenance – ni engrais, ni eau douce, ni terre – et qui se targue en plus d'une empreinte écologique négative.
Le véritable impact de ce modèle innovant, en revanche, c'est la vision à grande échelle de M. Smith. « L'idée, c'est de constituer des "récifs" de 25 fermes, situés autour d'une alevinière et d'une plate-forme de traitement des fruits de mers, avec des canaux de distribution stables, et de reproduire ce modèle tous les 320 kilomètres à peu près, explique-t-il. Cela créerait des "merroirs" (un jeu de mot avec terroir, NDLR) régionaux – un peu comme une Napa Valley océanique – en plus de créer des emplois. » Ces récifs protègent également des impacts des tempêtes et réduisent l'impact des ouragans. Ils attirent en outre la faune marine, depuis le bar rayé d'Amérique jusqu'au phoque, et des endroits autrefois « morts » redeviennent ainsi des écosystèmes florissants.


Mais Bren Smith ne peut pas faire tout cela seul. En 2014, il a créé GreenWave (« Vague Verte »), une association à but non lucratif pour permettre de faciliter la reproduction de son modèle, construire des infrastructures et lancer des programmes de recherche et de développement sur des produits dérivés du varech. Le but : former une nouvelle génération de fermiers marins qui aideront à « restaurer les écosystèmes océaniques, atténuer les changements climatiques et créer des emplois verts pour les cols bleus... tout cela en fournissant aux communautés locales de la nourriture saine et produite localement ».
Pour devenir apprenti chez GreenWave, il faut être prêt à investir 30 000 dollars (ou moins dans d'autres parties du monde), à acheter un bateau et 20 acres. L'organisation aide à obtenir les permis nécessaires, une formation sur toutes les étapes du processus, depuis la plantation jusqu'à la récolte, de l'équipement gratuit et un soutien marketing. L'organisation achète également 50 % de la récolte pendant les premières années de l'exploitation. Enfin, Bren Smith a l'intention de publier un manuel disponible sur Internet pour que chacun puisse reproduire ce modèle partout dans le monde.

 

Révolution alimentaire
Nettoyer les océans et l'air, c'est une chose ; Smith aimerait aussi nettoyer nos habitudes alimentaires en « poussant les fruits de mer vers le bord de l'assiette» pour faire place au centre à des végétaux marins comme le varech. Une telle révolution alimentaire demande de faire du varech un produit à la fois polyvalent et savoureux, un projet sur lequel Smith travaille justement avec des chefs cuisiniers new-yorkais. Il souhaite aussi lancer un food truck pour amener la « cuisine au varech » jusque dans les rues, et ouvrir un magasin sur le même thème, Beyond Fish (« Au-delà du poisson»). À New Haven, GreenWave gère une alevinière en coopérative, un centre de traitement des fruits de mer. Les ventes d'algues et de crustacés, tout comme des subventions gouvernementales et des bourses privées, permettent de financer l'association.
Des demandes pour construire des fermes sont arrivées depuis toutes les villes côtières des États-Unis, depuis le Canada, l'Afrique du Sud et l'Asie. Au point que Bren Smith a du mal à répondre à la demande. Il a donc choisi de se focaliser sur des lieux emblématiques : «Terre-Neuve, car c'est le cœur même de l'industrie de la pêche de cabillaud, et la Californie, car y obtenir un permis est très compliqué – c'est un bon défi à relever.» Il travaille aussi à Trinidad-et-Tobago.

 

« Rédemption écologique »
Tout cela est ambitieux, tout autant que Smith déterminé à lancer cette révolution économique. «La vieille économie est construite avec la position arrogante qu'il faut grandir coûte que coûte, qu'il faut profiter de la pollution, qu'il faut refuser de partager ses gains avec 99% des Américains», a-t-il écrit récemment dans un essai sur Internet. Il y raconte son histoire comme celle d'une « rédemption écologique » et y explique son crédo : «cultiver ce que l'on mange de manière responsable, offrir de bons emplois à la classe moyenne, restaurer l'écosystème et nourrir la planète ».
Bren Smith voit dans la crise une opportunité. « Je suis optimiste car mère nature nous a rejoint sur le champ de bataille, explique-t-il. Chaque fois qu'il y a une tempête ou une sécheresse, c'est une chance pour créer des alternatives. Ce que nous devrions nous demander c'est : avons-nous une alternative à offrir ? »

 

 

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Bren Smith, un ancien pêcheur, propose une autre mode de production en phase avec son credo : « Cultiver ce que l'on mange de manière responsable, offrir de bons emplois à la classe moyenne, restaurer l'écosystème et nourrir la planète. »

Sarah C. BALDWIN | Sparknews/ETATS-UNIS
25/06/2016

Qu'est-ce qu'un visionnaire? C'est peut-être quelqu'un qui transforme deux inconvénients en atout. Exactement ce que fait Bren Smith, un natif de Terre-Neuve, au Canada, qui habite aujourd'hui du côté de la ville côtière de New Haven, dans le Connecticut.


Lorsqu'il était encore pêcheur professionnel, Bren Smith participait, comme tant d'autres, à la surpêche et à l'épuisement des ressources marines. Comme les autres, il a dû faire face à l'effondrement de la pêche au cabillaud. Bren Smith est aussi au courant des effets dévastateurs de l'élevage intensif. C'est en réfléchissant à ces deux catastrophes qu'il s'est réinventé : il est aujourd'hui « fermier de l'océan » et aimerait convaincre d'autres pêcheurs au chômage, ou quiconque prêt à s'engager dans l'aventure, de le suivre.
Bren Smith croit que son modèle, qu'il a baptisé « agriculture océanique 3-D », peut non seulement aider à nourrir les 7,4 milliards d'habitants de la planète, mais aussi soigner l'environnement. Son modèle consiste en une ferme sous-marine qui s'étend depuis le fond océanique jusqu'à la surface : cela lui permet d'obtenir une production maximum en exploitant une surface minimale.


Un jour de mars froid et lumineux, Smith, un homme d'une quarantaine d'années, bien bâti mais doté d'un visage enfantin, le crâne rasé et la barbe couleur rouille, grimpe dans son chalutier, le Mookie, et largue les amarres en direction de sa ferme.
À deux mètres sous la surface de l'eau, un système de lignes horizontales est suspendu à des bouées ; de ces lignes en partent d'autres, verticales, créant ainsi une grille tridimensionnelle. Le long de ces lignes est planté du varech riche en nutriments. Le varech est planté la tête en bas et pend donc vers le fond de l'océan. À différents intervalles et à différentes profondeurs, entre les plants de varech, sont accrochés des filets auxquels sont accrochées des moules, des coquilles Saint-Jacques, des huîtres et, au fond dans la boue, des palourdes.


Pour Bren Smith, choisir quoi cultiver a été aussi stratégique qu'élaborer du système d'élevage. Le varech, qui peut pousser de trois mètres en cinq mois, absorbe le nitrogène produit par les rejets de l'agriculture terrestre et consomme cinq fois plus de CO2 que les plantes terrestres. C'est aussi une plante riche en minéraux et en vitamines, qui peut être récoltée pour nourrir les animaux et les hommes, ou qui peut être transformée en engrais liquide ou en biocarburant. Une seule huître filtre jusqu'à 200 litres d'eau par jour, ce qui élimine ainsi le nitrogène présent dans l'eau. De cette manière, la ferme réduit les effets du changement climatique et de la pollution tout en produisant de la nourriture, du carburant et de l'engrais.

 

 

 

 

Reproduire le modèle
Au bout du compte, c'est une ferme compacte, qui ne nécessite aucune maintenance – ni engrais, ni eau douce, ni terre – et qui se targue en plus d'une empreinte écologique négative.
Le véritable impact de ce modèle innovant, en revanche, c'est la vision à grande échelle de M. Smith. « L'idée, c'est de constituer des "récifs" de 25 fermes, situés autour d'une alevinière et d'une plate-forme de traitement des fruits de mers, avec des canaux de distribution stables, et de reproduire ce modèle tous les 320 kilomètres à peu près, explique-t-il. Cela créerait des "merroirs" (un jeu de mot avec terroir, NDLR) régionaux – un peu comme une Napa Valley océanique – en plus de créer des emplois. » Ces récifs protègent également des impacts des tempêtes et réduisent l'impact des ouragans. Ils attirent en outre la faune marine, depuis le bar rayé d'Amérique jusqu'au phoque, et des endroits autrefois « morts » redeviennent ainsi des écosystèmes florissants.


Mais Bren Smith ne peut pas faire tout cela seul. En 2014, il a créé GreenWave (« Vague Verte »), une association à but non lucratif pour permettre de faciliter la reproduction de son modèle, construire des infrastructures et lancer des programmes de recherche et de développement sur des produits dérivés du varech. Le but : former une nouvelle génération de fermiers marins qui aideront à « restaurer les écosystèmes océaniques, atténuer les changements climatiques et créer des emplois verts pour les cols bleus... tout cela en fournissant aux communautés locales de la nourriture saine et produite localement ».
Pour devenir apprenti chez GreenWave, il faut être prêt à investir 30 000 dollars (ou moins dans d'autres parties du monde), à acheter un bateau et 20 acres. L'organisation aide à obtenir les permis nécessaires, une formation sur toutes les étapes du processus, depuis la plantation jusqu'à la récolte, de l'équipement gratuit et un soutien marketing. L'organisation achète également 50 % de la récolte pendant les premières années de l'exploitation. Enfin, Bren Smith a l'intention de publier un manuel disponible sur Internet pour que chacun puisse reproduire ce modèle partout dans le monde.

 

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Des demandes pour construire des fermes sont arrivées depuis toutes les villes côtières des États-Unis, depuis le Canada, l'Afrique du Sud et l'Asie. Au point que Bren Smith a du mal à répondre à la demande. Il a donc choisi de se focaliser sur des lieux emblématiques : «Terre-Neuve, car c'est le cœur même de l'industrie de la pêche de cabillaud, et la Californie, car y obtenir un permis est très compliqué – c'est un bon défi à relever.» Il travaille aussi à Trinidad-et-Tobago.

 

« Rédemption écologique »
Tout cela est ambitieux, tout autant que Smith déterminé à lancer cette révolution économique. «La vieille économie est construite avec la position arrogante qu'il faut grandir coûte que coûte, qu'il faut profiter de la pollution, qu'il faut refuser de partager ses gains avec 99% des Américains», a-t-il écrit récemment dans un essai sur Internet. Il y raconte son histoire comme celle d'une « rédemption écologique » et y explique son crédo : «cultiver ce que l'on mange de manière responsable, offrir de bons emplois à la classe moyenne, restaurer l'écosystème et nourrir la planète ».
Bren Smith voit dans la crise une opportunité. « Je suis optimiste car mère nature nous a rejoint sur le champ de bataille, explique-t-il. Chaque fois qu'il y a une tempête ou une sécheresse, c'est une chance pour créer des alternatives. Ce que nous devrions nous demander c'est : avons-nous une alternative à offrir ? »

 

 

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