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Moyen Orient et Monde

Passeur de yazidis, un business dangereux et lucratif

Reportage

Alors qu'une commission d'enquête de l'Onu vient d'affirmer que les massacres perpétrés par le groupe État islamique (EI) contre la communauté yazidie sont un « génocide » qui se poursuit, des dizaines de passeurs mènent des opérations d'exfiltration pour secourir les membres de cette minorité religieuse toujours détenus par l'EI. Mais la liberté a un prix.

17/06/2016

Lorsque son passeur l'appelle cette après-midi-là, Jihane sait qu'elle n'a plus une minute à perdre. Après quasiment deux ans de détention aux mains du groupe État islamique (EI), la liberté s'est garée au coin de la rue.
« Il (le passeur) est venu avec sa famille dans un pick-up vers 18h, il m'a dit de porter du noir et de venir avec lui », se souvient Jihane, qui était retenue prisonnière avec son fils de six ans dans la province d'Anbar. « Au check-point, ils (des militants de l'EI) nous ont demandé où nous allions, il a répondu que nous étions sa famille et que nous nous rendions en Syrie pour voir un médecin », raconte-t-elle.
Jihane et son fils Amir, 4 ans à l'époque, avaient été capturés lorsque les jihadistes ont lancé le 3 août 2014 leur assaut sur le mont Sinjar au nord de l'Irak, foyer ancestral de la communauté yazidie. Ils avaient réussi à échapper à la première attaque, mais seront finalement capturés quelques heures plus tard. C'est la dernière fois que Jihane verra son mari. Le soir même, elle est déportée avec Amir à Mossoul, où elle est vendue sur un marché avant d'être « mariée » de force à un jihadiste.


Au mois de mars, après avoir enfin pu se procurer en cachette un téléphone portable, Jihane décide d'appeler la seule personne qui peut lui venir en aide : son frère Hassan.
« Même l'État islamique connaît mon numéro de téléphone maintenant », assure Hassan en raccrochant un téléphone qui venait de sonner pour la centième fois. « Et ils ne m'aiment pas beaucoup », ajoute-t-il avec un sourire. Et pour cause : son travail consiste à libérer des yazidis enlevés par l'EI.
Hassan, qui vit dans le Kurdistan irakien, se décrit comme un ancien homme d'affaires avec des contacts à travers la Syrie qui coordonne désormais un réseau d'une vingtaine de passeurs initialement actif dans le trafic de cigarettes. Mais faire passer des humains s'est révélé être bien plus lucratif. Le gouvernement régional kurde en Irak et les familles yazidies paient des passeurs plusieurs milliers de dollars pour secourir ceux qui ont été kidnappés. La famille de Jihane a dû récolter 15 000 dollars pour payer la somme demandée par le passeur d'Hassan.

 

Douze passeurs décapités
Hassan, qui dit avoir organisé la libération de 247 yazidis dont 24 membres de sa famille, justifie le prix élevé réclamé par ses hommes en raison de la dangerosité de leur métier. Douze de ses contacts ont été décapités, affirme le quadragénaire. D'autres ont été jetés en prison.
Malgré les menaces, Hassan assure qu'il ne s'arrêtera pas, d'autant que plus de 30 membres de sa famille sont toujours en captivité. « Je me suis un jour retrouvé au bord d'une fosse commune où plusieurs de mes proches avaient été enterrés. Je regardais ce qui restait de ma famille – des squelettes – quand soudain je reçus un appel téléphonique d'une femme en Syrie qui cherchait de l'aide. C'est à ce moment-là que j'ai décidé de ne jamais abandonner, explique Hassan. Cette femme et ses enfants étaient plus importants que des os. »


Dans un rapport publié le jeudi 16 juin, la Commission d'enquête de l'Onu a conclu que l'EI a perpétré un « génocide » ainsi que de nombreux crimes de guerre et contre l'humanité envers les yazidis. Le document évoque « des horreurs presque inimaginables » contre la minorité religieuse et affirme que le génocide est toujours « en cours ». Le président de la commission, le brésilien Paulo Pinheiro, a appelé dans un communiqué le Conseil de sécurité des Nations unies à saisir la Cour pénale internationale (CPI).
Communauté multimillénaire qui puise une partie de ses croyances dans les religions préislamiques de la Perse antique, les yazidis considèrent Tawusi Melek, « l'ange-paon », comme une figure centrale de leur culte. Mais les jihadistes voient en lui un équivalent de Satan. Considérés comme des « adorateurs du diable » et des idolâtres, 400 000 ont été forcés à l'exil, tandis que ceux qui n'ont pas su fuir ont, selon leur sexe et leur âge, été vendus comme esclaves sexuels, enrôlés dans des camps d'entraînement, faits prisonniers ou été exécutés puis jetés dans des charniers.


Plus de 3 000 yazidis sont toujours en captivité, principalement dans ou autour de Mossoul, Tal Afar et Raqqa, la « capitale » de l'EI en Syrie. Mais ils sont aussi des milliers à avoir recouvré leur liberté.
Khairi Bozani, directeur du bureau gouvernemental en charge des yazidis kidnappés, estime à 2 578 le nombre de yazidis à être rentrés chez eux entre octobre 2014 et aujourd'hui, et assure que son bureau a financé 1 500 de ces libérations.

 

(Pour mémoire : « À Mossoul, 700 femmes yazidies ont été vendues sur la place publique à 150 dollars pièce... »)

 

Deux millions de dollars
Depuis que le gouvernement régional kurde en Irak a ouvert ce bureau, deux millions de dollars auraient été dépensés pour financer des exfiltrations. Selon Khairi Bozani, la procédure est la suivante : si son organisation n'a pas directement payé pour l'opération de sauvetage, les familles avancent l'argent et sont ensuite remboursées par le gouvernement. Mais depuis septembre 2015, les fonds se sont asséchés, laissant de nombreux yazidis endettés.
« Il y a des dizaines de familles qui ont des dizaines de milliers de dollars de dette et aucun moyen de la rembourser. Il leur faudra dix ans pour gagner autant d'argent », estime Andrew Slater, un chercheur de Yazda, une ONG dédiée à la communauté yazidie et qui est représentée depuis peu par l'avocate libanaise Amal Clooney. Selon M. Slater, le prix moyen d'une opération de libération est d'environ 10 000 dollars par personne ; 20 000 pour une femme et deux enfants. « Les passeurs se font énormément d'argent. Ce n'est pas de la charité, c'est une entreprise », assène M. Slater.
« C'est devenu un business », confirme Khairi Bozani. « Les passeurs travaillant à l'intérieur des zones contrôlées par l'EI nous font payer de plus en plus cher (...) Aucun des passeurs ne travaille gratuitement », assure-t-il.


Cet argent, M. Bozani nie qu'il atterrit dans les mains des jihadistes. Selon lui, il existe une différence entre l'EI en tant que groupe terroriste et les personnes vivant à l'intérieur des frontières du « califat » qui pratiquent l'esclavagisme librement.
« Certains achètent des filles pour qu'elles servent à la maison, d'autres les prennent comme esclaves sexuelles, certains les achètent pour qu'elles travaillent dans les fermes. De cette façon, les filles yazidies sont réparties parmi la communauté (...) Des mains de l'EI vers la communauté, des villes vers les villages », explique M. Bozani.
Début juin, M. Bozani affirme qu'un million de dollars ont enfin été débloqués afin d'être distribués aux familles yazidies qui ont dû s'endetter pour libérer un proche. En attendant d'être remboursée, Jihane, qui doit 15 000 dollars à sa famille élargie, dit n'avoir aucune perspective d'avenir dans la ville de Khanke, où elle a trouvé refuge avec Amir. « Nous étions une famille heureuse avant, et nous avions une situation financière confortable », murmure Jihane, son fils sur les genoux, assise devant un abri de fortune qu'elle a dû construire elle-même.

Les noms de Hassan, Jihane et Amir ont été changés pour protéger l'identité de la mère et de son fils.

 

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