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Moyen Orient et Monde

« Nos cœurs sont morts » : la vie des Yézidis après l’EI

Irak / Reportage

Leurs villes sont en cendres ou occupées par les jihadistes du groupe État islamique, des centaines de femmes et d'enfants sont toujours en captivité tandis qu'ils sont des milliers à vivre dans des camps. Six mois après la libération de Sinjar en Irak, les Yézidis, peuple millénaire, se disent victimes d'un génocide – le 74e – dont ils ne pourront se remettre.

09/05/2016

Jonchées de voitures calcinées, la route en goudron qui serpente le flanc du mont Sinjar pour mener aux portes de la ville éponyme laisse entrevoir les toits de bâtiments qui ne font plus qu'un avec le sol poussiéreux. La ville de Sinjar, située à une trentaine de kilomètres au sud de la frontière avec la Syrie, avait été capturée par les jihadistes du groupe État islamique (EI) le 3 août 2014.

Morceaux de parpaing et colonnes brisées gisent sur les trottoirs face aux devantures de magasins éventrés par les flammes. Seules les routes ont été dégagées afin de permettre le passage des quatre-quatre et pick-ups surmontés de mitrailleuses. Avec les combats, ce sont des quartiers entiers de ce bastion de la minorité religieuse yézidie qui ont été quasi rasés. Même les habitations intactes restent inhabitables à cause de la présence d'explosifs improvisés placés par les jihadistes pendant l'occupation.
Le 13 novembre dernier, avec l'appui des raids aériens de la coalition internationale, Sinjar, ville hautement stratégique car située sur la route entre les « capitales » Raqqa et Mossoul, était enfin reprise à l'EI. Six mois plus tard, c'est une ville fantôme où, au sommet de buildings noircis par les flammes, le drapeau noir a fait place aux étendards bigarrés des différentes armées et milices kurdes ayant participé à la bataille.
Dans ce qui était l'artère principale, un coiffeur chauve fait virevolter ses ciseaux sur la tête de son seul client de la journée. Dans le bâtiment adjacent, un petit garçon tient la caisse de l'épicerie familiale où personne ne se presse pour acheter les bouteilles de whisky rangées à côté de papier toilette. Sur le trottoir d'en face, la mairie semble à peine tenir debout après avoir été soufflée par une explosion. « Nous avons besoin d'écoles et d'hôpitaux. Nous manquons de tout », assène Mahma Khalil, le maire de Sinjar, dont le bureau se trouve désormais dans une petite rue perpendiculaire. Selon ce responsable qui n'a pas été élu mais choisi par le PDK, le parti du président Barzani, la ville ne pourra se relever sans le soutien de la communauté internationale. « Sans cela, la population ne pourra pas revenir », prévient-il.

(Lire aussi : Les exactions de l'EI qualifiées de "génocides" par Washington)

« Je suis chez moi »

Ali Rasho Khalaf, longue barbe grise et turban blanc et rouge sur la tête, charge sa voiture de sacs de farine et de riz qu'une ONG vient de lui offrir. « Il n'y a rien ici. Ni électricité ni eau, mais je suis chez moi », explique ce sexagénaire qui, comme une vingtaine d'autres familles, a pu rentrer à Sinjar. Ses cinq fils se portent bien, mais M. Khalaf dit n'avoir aucune nouvelle de 150 membres de sa famille élargie. « Certains seraient à Raqqa, d'autres à Mossoul... », explique-t-il à voix basse. La montagne bruisse de rumeurs sur le sort des disparus, mais personne ne sait vraiment où ils se trouvent, ni même s'ils sont toujours en vie.
Communauté multimillénaire qui puise une partie de ses croyances dans les religions préislamiques de la Perse antique, les Yézidis considèrent Tawusi Melek, « l'ange-paon », comme une figure centrale de leur culte. Mais les jihadistes voient en lui un équivalent de Satan. Considérés comme des « adorateurs du diable » et des idolâtres, les Yézidis se disent victimes de 74 « farmans », ou génocides, dont les massacres de l'EI représentent le dernier en date. Les milliers de Yézidis qui n'avaient pas su fuir la percée de l'EI en Irak à l'été 2014 ont, selon leur sexe et leur âge, été vendus comme esclaves sexuels, enrôlés dans des camps d'entraînement, faits prisonniers ou été exécutés puis jetés dans des charniers.

Dans un rapport des Nations unies sur les droits de l'homme publié en mars 2015, les enquêteurs de l'Onu estiment que les violences perpétrées par l'EI à l'encontre de certains civils, dont des Yézidis, en raison de leur affiliation à un groupe ethnique ou religieux, « pourraient constituer un génocide ». L'utilisation de ce terme n'est pas que symbolique puisque la Convention sur le génocide adoptée par l'Onu en 1948 prévoit que les « parties contractantes » doivent s'engager « à prévenir et à punir » les responsables de tels crimes. « Il faut que la communauté internationale déclare qu'il s'agit bien d'un génocide. Cela nous donnerait l'assurance que ce qui s'est passé ne se reproduira jamais », espère Vian Dakhil, la seule représentante yézidie du Parlement irakien. « Les Yézidis sont brisés », estime celle qui est devenue le porte-voix de sa communauté.

(Pour mémoire : « À Mossoul, 700 femmes yazidies ont été vendues sur la place publique à 150 dollars pièce... »)

« Je pouvais sentir les morts »

Ceux qui ont été forcés de fuir le « califat » ont, pour certains, choisi un exil sans retour vers les États-Unis et l'Europe, tandis que la plupart se sont réfugiés au Kurdistan irakien, notamment dans les nombreux camps qui ont fleuri dans cette région autonome après l'été 2014. À Sharia, situé à trois heures de route de Sinjar, les familles yézidies s'entassent dans des tentes jaunies par le soleil, mais disent au moins y bénéficier d'un accès à l'eau et à l'électricité.
« Après la libération de Sinjar, mon fils, ma fille et moi sommes rentrés chez nous. Mais notre maison était détruite et des voleurs l'avaient pillée », raconte Nissan Ali, 56 ans, qui vit dans ce camp avec dix de ses 18 enfants. Les autres sont partis en Allemagne. « Je ne voyais que des destructions. Je pouvais sentir les morts », se souvient Mme Ali.

Son mari, Barkat Talo, assis en tailleur sur un matelas posé à même le sol, promet qu'ils retourneront chez eux une fois les environs sécurisés et la ville reconstruite. « C'est certain que nous reviendrons sur nos terres... Je préfère vivre une minute à Sinjar que toute une vie au Kurdistan », assure-t-il sur un ton de défi. Mais ils devront encore attendre : la région est à portée de tir des militants de l'EI, qui, depuis les positions qu'ils tiennent au Nord, attaquent au mortier et à l'arme chimique.

Au-delà des bombes, M. Talo redoute aussi les hommes. Les Yézidis accusent leurs voisins arabes d'avoir soutenu les jihadistes, et les tensions entre les communautés ne sont pas prêtes de s'apaiser. « Nous ne voulons pas que les Arabes reviennent à Sinjar car nous ne pouvons désormais jamais plus vivre ensemble. Nous les avons vus de nos propres yeux tuer et kidnapper les nôtres, assène Barkat Talo. Nous étions comme des frères, mais ils nous ont trahis », confirme sa femme.

(Lire aussi : « Lorsqu'ils ont pris nos enfants, nos hommes, nous les avons suppliés de nous tuer »)

« Nous avons vécu avec d'autres communautés pendant des siècles en tant que voisins et amis, il est important que nous arrivions à reconstruire des ponts », insiste Vian Dakhil. C'est d'ailleurs grâce à des « amis » vivant dans les territoires du drapeau noir que la députée peut organiser des opérations d'exfiltration. Grâce à sa fortune personnelle, cette Yézidie née à Mossoul dit avoir financé la libération d'une soixantaine d'esclaves sexuelles. Il y aurait, d'après Mme Dakhil, 3 600 Yézidis actuellement prisonniers de l'EI. Mais ils sont de plus en plus nombreux à recouvrer la liberté.

Hussein al-Qaidi, le directeur du bureau en charge des Yézidis enlevés, qui dépend du gouvernement régional, estime à 2 579 le nombre de femmes, hommes et enfants à être rentrés chez eux entre octobre 2014 et aujourd'hui. « Nous avons vécu avec les Arabes de Mossoul pendant un siècle, nous y avons donc des amis avec qui nous entretenons des relations... Il existe à Mossoul des groupes alliés qui nous aident », assure lui aussi M. al-Qaidi, qui se défend d'entretenir des contacts directement avec les hommes de l'EI pour organiser des libérations. En mars dernier, plusieurs groupes ont ainsi été relâchés à tour de rôle. Les circonstances de ces opérations restent floues, d'autant que les autorités kurdes irakiennes et la milice kurde syrienne YPG en revendiquent tous deux la responsabilité.



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« Lorsqu'ils ont pris nos enfants, nos hommes, nous les avons suppliés de nous tuer »

Pendant ses vingt mois de captivité, Jinan, 27 ans, gardait en elle un rêve simple : pouvoir à nouveau se balader un jour autour de sa maison avec ses fils, ses filles et son mari pendant une journée ensoleillée. Mi-mars, cette mère et cinq de ses six enfants ont été relâchés suite à ce que les YPG (les Unités de protection du peuple) décrivent comme un échange de prisonniers avec l'EI. Après avoir été séquestrés pendant quatre mois dans une cave à Raqqa, c'était la première fois qu'ils revoyaient le soleil. « Ils ont perdu la tête, ils agissent étrangement, ils ne nous écoutent plus. Ils ne sont plus normaux », murmure Jinan en posant le regard sur son fils de quatre ans qui a passé la moitié de sa vie avec l'EI.
Sur des photographies prises par leur père Kassim le jour de leurs retrouvailles, le teint des enfants est livide, leur regard éteint. Il y a eu beaucoup de joie ce jour-là, le bonheur de se retrouver après une séparation forcée de près de deux années. Énormément d'amertume aussi, de larmes et de colère, car les retrouvailles ont mis en lumière ceux qui manquent à l'appel, jetés dans des prisons ou dans des fosses communes. « C'est le pire génocide de l'histoire », déplore Jinan. Son mari acquiesce : « Notre vie ne sera jamais comme avant. Jamais. Quarante membres de ma famille sont toujours entre les mains de l'EI. Imaginez un instant ma fille, elle a douze ans... Ma sœur en a neuf. Et puis il y a mes parents, mon frère, mes cousins... » énumère Kassim calmement.
Jinan dit n'avoir jamais été abusée sexuellement, mais redoute le pire pour sa fille aînée, de qui elle avait été séparée au moment d'être déportée en Syrie. Parce qu'elle avait pu se procurer un téléphone en cachette, Kassim et Jinan savent que leur fille a tenté à trois reprises de s'échapper, sans succès. Désormais, le téléphone ne sonne plus et l'attente les ronge chaque jour un peu plus. « Nous ne serons jamais comme avant », confirme Jinan avant de marquer une pause. « Nous sommes différents, nous avons des personnalités différentes. Nos cœurs sont morts... » lâche-t-elle la gorge nouée.
« Lorsqu'ils ont pris nos familles, nos fils, nos enfants, nos hommes, nous avons pointé leurs fusils contre nos poitrines en les suppliant de nous tuer », assure Adar, la belle-sœur de Jinan, qui avait été capturée en même temps qu'elle. « Ils ont kidnappé tout le monde. Même les fous, les vieux, les femmes, les enfants... » insiste-t-elle en tâtant nerveusement sa robe grise. Deux de ses enfants sont toujours en détention. Les autres, ceux qu'elle et Jinan n'ont jamais quittés, somnolent sur les matelas, serrés contre leurs mères.
L'un des gamins pleure, sans doute troublé par la chaleur étouffante d'une tente qui agit comme une serre. Trois silhouettes font alors leur apparition dans le cadre de la porte. Drapée de blanc, une première dame entre en s'exclamant de joie: « Oh mon Dieu, c'est bien vous. Bienvenues ! Je suis tellement heureuse de vous revoir ». Capturée en même temps que Jinan et Adar, cette yézidi aux cheveux gris avait été libérée six mois plus tôt. Elles ne s'étaient pas vues depuis leur captivité. « Et comment vont vos enfants ? », demande la matriarche, un sourire dessiné sur ses joues parchemin.

 

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

RESULTAT DU FANATISME DES DEUX FACES DE LA MEMME MONNAIE...

ACQUIS À QUI

Bel exemple à méditer pour certains huluberlus qui croient faire un tri entre les bactéries soft et les bactéries dures .... chez nous .

Thank God , on a pas eu les mêmes fréquentations .

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