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Moyen Orient et Monde

Daech, ou le retour du refoulé religieux

Analyse

L'utopie de l'État islamique contre un Occident athée et « autodivinisé ».

Fady NOUN | OLJ
06/06/2016

La « quête de sens », qu'un rapport de l'ONG International Alert a fait figurer à côté du besoin économique et du désir de vengeance comme l'une des motivations qui poussent les jeunes Syriens à rejoindre les groupes jihadistes, mérite analyse (lire L'Orient-Le Jour du 5 mai 2016).
Ce constat, disons-le tout de suite, n'est ni nouveau ni étonnant. « L'homme a besoin de sens pas moins que de pain », affirmait Joseph Ratzinger, futur pape Benoît XVI, dans l'un des articles signés de son nom (in Credo pour aujourd'hui, Presse du Châtelet, p. 147). « La quête de sens est celle qui fait la synthèse de toutes les aspirations de l'homme. Toute culture est, en fin de compte, réponse à cette quête. Elle dit quelque chose des choix de l'homme », affirme de son côté Jean-Paul II.

C'est donc faute d'avoir trouvé un sens à leur vie dans le projet de société qui leur est proposé que de jeunes Syriens ont cherché ailleurs. Les sociétés auxquelles on se réfère sont celles que des régimes militaires ou à parti unique à idéologie laïque ont cherché à construire dans le monde arabe au cours du XXe siècle. On a beaucoup trop épilogué sur ces régimes nés du démantèlement de l'Empire ottoman, ou dans le prolongement de la décolonisation, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir en détail. Parmi les ouvrages écrits sur ce sujet, celui dont le titre, Un siècle pour rien, résonne avec le plus d'éloquence a été rédigé par Ghassan Tuéni, avec Gérard Khoury et Jean Lacouture (Albin Michel). En quelques mots, tout y est dit, le reste étant démonstration. Les régimes arabes n'ont pas su proposer, encore moins mettre en œuvre des projets de société capables de satisfaire l'aspiration des Arabes à une vie qui leur assure, en même temps que la prospérité, un « décollage » pour utiliser une terminologie tiers-mondiste, la dignité du sens et une vocation historique.

On sait par ailleurs que cette « quête de sens » figure aussi en tête des motivations qui ont poussé de jeunes Occidentaux à rejoindre la plaine de Ninive. La quête de sens est irremplaçable : elle définit la nature du rapport que chaque personne entretient avec sa société, son histoire, sa propre finitude. Cette quête ne se satisfait pas d'une non-réponse, car cette non-réponse finit par être une forme de réponse. Et c'est peut-être pour l'avoir oublié, ou faute d'avoir apporté une réponse pleinement satisfaisante à cette question, que les printemps arabes échouent à se poser comme alternative aux sociétés arabes traditionnelles.
Le petit livre de Renaud Fabbri, Eric Voegelin et L'Orient, millénarisme et religions politiques de l'Antiquité à Daech*, apporte sur la question un éclairage qui mérite attention. L'ouvrage montre que la « quête de sens » constitutive de l'équilibre humain personnel s'impose également comme nécessité sur le plan de la société politique tout entière.


(Lire aussi : « L'État islamique est une entité éminemment postmoderne »)

 

Un besoin de la société
« Voegelin utilise le terme de représentation transcendantale pour désigner le besoin (absolu, paradigmatique) d'une société de s'organiser en fonction d'une vérité qui la dépasse », rappelle Renaud Fabbri. C'est cette « représentation transcendantale » qui a été symboliquement abolie, avec l'abolition du califat en 1923, après la chute de l'Empire ottoman, et à la restauration de laquelle des penseurs et des groupes islamiques se sont tous efforcés de contribuer, en empruntant malheureusement les sentiers battus de modèles de sociétés archaïques, avec des emprunts apocalyptiques, plutôt que d'en rechercher une expression conforme aux critères d'une modernité éclairée, historique, qu'il convenait encore de définir.

Un phénomène similaire d'abolition de toute « représentation transcendantale », ce qu'on a appelé plus tard « le désenchantement du monde », née d'une évolution sociale et politique particulière, s'était produit en Occident, à partir du XIXe siècle, avec la civilisation de « la mort de Dieu ». Et, d'une certaine façon, l'histoire a donné raison à la proposition d'Eric Voegelin, sous la forme de ce qu'on peut considérer comme un retour du refoulé religieux, ce refoulé ayant fini par s'exprimer, d'une façon pathologique, dans les « religions politiques » (comme le nazisme et le communisme), qui ont marqué le XXe siècle par leurs atrocités.

Ce retour du refoulé religieux s'est également manifesté dans l'Orient arabe dont on a cherché à décapiter la représentation transcendantale. On constate aujourd'hui l'impossibilité pour des sociétés musulmanes imprégnées d'islam à s'identifier au modèle de la société séculière, telle qu'on peut l'appréhender en Occident, pour une raison bien simple, que met en évidence Eric Voegelin, « qui interprète la sécularisation comme une forme aberrante d'immanentisation, une divinisation de la société par elle-même ».
Ainsi s'explique clairement pourquoi l'Orient (arabe) et l'Occident (libéral) ne parviennent pas à se rencontrer autrement que sous une forme conflictuelle ou stérile, faute d'une « représentation transcendantale » commune ou, au moins, de représentations transcendantales convergentes.


(Lire aussi : « L'idée que l'islam est en train de remplacer le christianisme n'est pas vraie »)

 

Expression concrète
Ce qui s'est produit, en particulier, avec l'organisation État islamique, c'est l'émergence d'une représentation extrême, hostile à l'ordre séculier occidental « autodivinisé ». Cette hostilité prenant diverses formes, et passant aussi bien par l'économie que par la métaphysique et l'eschatologique. Certes, cette représentation n'est pas née avec l'EI, mais avec cette dernière, elle a reçu pour la première fois une expression concrète et territoriale, et non plus délocalisée, comme c'était le cas avec el-Qaëda.

Cela dit, et même abstraction faite du modèle extrême EI, on voit plus clairement le chemin qu'il reste à parcourir pour que des rencontres de civilisations induites par la mondialisation, qu'elles s'expriment par le biais d'organisations internationales comme l'Onu ou par des constructions comme le partenariat euro-méditerranéen, portent du fruit autrement que sur le plan des échanges de biens. Pour qu'elles deviennent facteur d'échanges humains, voire d'échange de valeurs, ces constructions, ces partenariats doivent encore évoluer sur le plan culturel, mais surtout sur le plan spirituel. Qu'est-ce qui manque au partenariat euro-méditerranéen pour fleurir, se demande-t-on parfois ? Réponse : une âme commune (comme l'a dit Jean-Paul II), des représentations convergentes, un projet exhaustif, holistique. Sur ce plan particulier, Renaud Fabbri estime que « la réponse au désordre contemporain ne peut être elle-même que de nature spirituelle et doit venir avant tout des musulmans eux-mêmes ». Encore faudra-t-il que l'Europe cesse de douter d'elle-même et de ses racines!
On le voit bien, la réponse au jihadisme ne pourra jamais être purement militaire et sécuritaire, mais devra se proposer aussi comme modèle de civilisation, de rapports internationaux. Certes, sa part d'utopie conduit le projet État islamique à s'autodétruire. « Si l'EI était ancré uniquement dans une construction rationnelle, il ne multiplierait pas les attentats à l'extérieur de son territoire, en particulier en Occident. Sans cela, il est probable que les grandes puissances s'en seraient accommodées, d'autant qu'il contrôle espace et populations. Or il est devenu l'ennemi pour tous », souligne dans un récent entretien Hamit Bozarslan, directeur d'études à l'EHESS.

Mais sous l'utopie irrationnelle continuera toujours à sommeiller le besoin de représentation transcendantale. La réponse à Daech sera donc l'affaire non des gouvernements seuls, mais des peuples et des civilisations, et il serait intéressant d'anticiper le rôle que les Arabes chrétiens, au-delà de leurs peurs et de leurs exodes, pourraient y jouer comme intermédiaires de la modernité, à la ligne de crête entre foi et raison. Pour peu que ces chrétiens se réveillent !
Pour les pistes de réflexion qu'elle ouvre, pour les intuitions qu'elle nourrira, la lecture de l'ouvrage de Renaud Fabbri apparaît d'une grande richesse. L'auteur est titulaire d'un doctorat en sciences politiques de l'Université de Versailles, spécialiste en philosophie politique et en philosophie des religions. Il a vécu plusieurs années au Moyen-Orient.

(*) Renaud Fabbri, Eric Voegelin et l'Orient, millénarismes et religions politiques de l'Antiquité à Daech, L'Harmattan.

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"La réponse à Daech sera donc l'affaire non des gouvernements seuls, mais des peuples et des civilisations.
Et il serait intéressant d'anticiper le rôle que les Européens (chrétiens), au-delà de leurs peurs et de leurs intérêts, pourraient y jouer comme intermédiaires de la modernité, à la ligne de crête entre intérêt et raison.
Pour peu que ces Européens se réveillent !".

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"On voit plus clairement le chemin qu'il reste à parcourir pour que des rencontres de civilisations induites par la mondialisation, qu'elles s'expriment par le biais de l'Onu ou par des constructions comme le partenariat euro-méditerranéen, portent du fruit autrement que sur le plan des échanges de biens.
Pour qu'elles deviennent facteur d'échanges humains, voire d'échange de valeurs, ces constructions, ces partenariats doivent encore évoluer sur le plan égalitaire : sur le plan de l'équilibre Nord-Sud....
Qu'est-ce qui manque au partenariat euro- méditerranéen pour fleurir, se demande-t-on parfois ? Réponse : une Moindre inégalité entre Nord-Riche et Sud-Pauvre, des représentations convergentes de développement équitable.
Sur ce plan particulier, la réponse au désordre contemporain ne peut être elle-même que si elle est de nature plus égalitaire et doit donc venir avant tout du Nord-Riche lui-même !
Encore faudra-t-il que ce Nord-Riche cesse de piller ce Sud-Pauvre, le privant ainsi de ses Richesses Naturelles !".

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