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Moyen Orient et Monde

L’érosion de l’influence américaine : une chance historique pour le partenariat irano-arabe ?

Colloque

Samir Amin, Anis Naccache et Mounir Chafik analysent les perspectives d'un partenariat entre l'Iran et les pays arabes, dans un contexte où les marges de manœuvre des États-Unis sur l'échiquier régional se rétrécissent.

03/06/2016

Le colloque Les Arabes et l'Iran face aux défis régionaux : opportunités, obstacles et perspectives de partenariats, organisé par le Centre consultatif pour les études et la documentation, le think tank du Hezbollah, sous le patronage de l'Université libanaise, de l'Institut des études politiques et internationales de Téhéran (IPIS), de l'Institut Andisheh Sazane Noor, et du quotidien libanais as-Safir, qui s'est tenu du 31 mai au 2 juin à Beyrouth, a réuni des dizaines d'intellectuels, chercheurs, personnalités politiques et religieuses iraniennes et arabes. À cette occasion, ils ont livré leurs réflexions sur les défis réels et potentiels posés par la nouvelle donne régionale. La configuration est plus complexe, marquée à la fois par l'érosion de l'influence américaine au Moyen-Orient et la compétition entre les acteurs régionaux qui exacerbe les conflits. Les débats ont mis aux prises les promoteurs d'un partenariat entre les pays arabes et l'Iran, et les plus sceptiques qui interrogent l'idée d'une coopération avec l'Iran doté d'un État fort qui a développé une stratégie nationaliste de puissance d'un côté et des sociétés arabes divisées, avec la survivance de particularismes locaux profondément ancrés dans l'histoire. Les contributions de l'économiste franco-égyptien Samir Amin, du spécialiste des questions stratégiques régionales et proche de l'Iran Anis Naccache, et de l'intellectuel palestinien et expert des questions internationales et stratégiques, Mounir Chafik, ont permis d'éclairer le débat.

 

(Lire aussi : L’avenir du Moyen-Orient dépendra-t-il des puissances non arabes de la région ?)

 

« Containment » de l'Iran
Samir Amin est revenu à travers une rétrospective sur les causes structurelles et les contraintes historiques qui expliquent la solidité des structures étatiques. Du coup d'État fomenté en 1953 par la CIA et le MI6 britannique contre le Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh en Iran, qui nationalise l'industrie pétrolière, à la stratégie américaine d'endiguement de l'Iran pour susciter un changement de régime après la révolution populaire islamique de 1979, Téhéran a su résister, selon lui, à la permanence des ambitions extérieures. Samir Amin rappelle également la responsabilité écrasante des pays du Golfe dans cette stratégie de containment visant à contrarier l'émergence d'une puissance régionale dominante susceptible de rivaliser avec les États-Unis dans la région. Après la chute de la monarchie iranienne, qui renforce l'influence américaine dans le Golfe, les alliés privilégiés de Washington jouent un rôle de premier plan dans la déstabilisation de l'Iran et entraînent Saddam Hussein dans les affres d'une guerre longue et extrêmement coûteuse pour les deux belligérants. C'est dans cette stratégie que s'inscrit le contentieux nucléaire, selon l'analyste, qui rappelle que les ambitions nucléaires iraniennes remontent aux années du Chah et furent même soutenues par Washington.
L'impasse des guerres d'Afghanistan et d'Irak et l'échec des opérations de regime change en Iran et en Syrie consacrent l'échec de cette stratégie, selon Samir Amin. Or le déclin relatif de la puissance américaine dans le système international face à la dynamique de réémergence d'autres acteurs a entraîné un infléchissement dans la position des États-Unis vis-à-vis de l'Iran. Cet accord de Lausanne conclu avec l'Iran reste cependant sans effet sur les grandes orientations stratégiques anti-impérialistes du régime islamique. Dans ce contexte, une coopération entre les pays arabes et l'Iran serait souhaitable, mais son efficacité reste conditionnée par l'impératif de la sortie de la dépendance économique par la création de mécanismes de substitution et de solidarité pour résister aux politiques néolibérales qui maintiennent les sociétés arabes dans un état de subordination accrue, toujours selon M. Amin.

 

(Pour mémoire : Les interminables hivers arabes...)

 

Projet alternatif régional
Anis Naccache analyse le projet alternatif de construction d'un espace économique régional entre l'Iran et les pays arabes pour consolider l'indépendance vis-à-vis des puissances occidentales, une construction par le haut qui transcenderait les clivages identitaires pour renforcer les intérêts économiques communs. Reprenant l'exemple iranien, il estime que la construction d'un État fort et souverain disposant d'une économie nationale productive constitue le préalable indispensable au développement, les institutions démocratiques et la libéralisation politique ne suffisant pas à lever les obstacles structurels au développement.
Mounir Chafik, pour sa part, privilégie une approche politique reposant sur une appréciation réaliste des rapports de force pour analyser les dynamiques régionales. La complexité de la donne actuelle nécessite de rompre avec les grilles d'analyse désuètes qui opposerait dans une approche binaire deux axes. L'observation fondamentale demeure celle d'une transformation substantielle des rapports de forces, d'une multiplication et d'une diversification des alliances et d'une distanciation des relations de dépendance. Les antagonismes persistants entre Washington et Riyad, Ankara, Le Caire sont autant d'illustrations frappantes de l'autonomisation progressive des alliés traditionnels de la politique américaine. L'effacement relatif des États-Unis a laissé place à un vide de puissance que les forces ascendantes régionales cherchent aujourd'hui à occuper, les conflits opposant essentiellement entre elles des forces régionales qui tendent à se libérer graduellement de la tutelle extérieure pour poursuivre une politique plus conforme à leurs intérêts.
Or si ces évolutions peuvent prendre la forme d'une radicalisation de la confrontation, elles n'en constituent pas moins une fenêtre d'opportunité. Les acteurs régionaux ont la possibilité de trouver un modus vivendi et de réaliser un compromis historique. Pour Mounir Chafik, aujourd'hui plus que par le passé, le monde arabe peut façonner son propre destin.

 

Lire aussi
Pourquoi un nouveau Sykes-Picot ne réglerait en rien les conflits du Proche-Orient

 

Pour mémoire
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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Érosion de l'influence américaine ?
Comme c'est drôle !

Ma Fi Metlo

Ca fait plaisir de lire ce que pensent d'éminents penseurs tels Samir Amin, Anis Naccache et Mounir Chafik .

En les résumant bien tous les 3 , on déduit que le monde arabe face à la puissance perse fait pâle figure , il est mal parti face à une puissance régionale déjà assise derrière le bureau des lamentations .

Je suis arabe , mais j'ai le droit et le devoir de dire que je n'en suis pas fier , déçu et révolté de leurs incuries à répétition , et que de toute façon si comme on le dit en titre il y a
"L’érosion de l’influence américaine" , c'est que les alliés/larbins/sous fifres exécutants n'ont pas su être à la hauteur des basses besognes que leurs ordonnaient de faire leurs patrons , mal inspirés .

Comme l'influence américaine décline , forcément leurs bébés seront jetés du bain , avant que l'eau de ce bain ne contamine les mauvais parents qu'ils ont été .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES REVES SONT PERMIS... LES DIVAGATIONS NE LE SONT PAS !

Beauchard Jacques

Sauf que le "monde arabe" n'existe pas comme unité politique....

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