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Moyen Orient et Monde

Fallouja : les enjeux d’une bataille hautement symbolique pour l’EI

Interview express

Depuis lundi, les forces de Bagdad ont lancé une vaste offensive contre l'organisation État islamique. Myriam Benraad, chercheuse à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam) et auteure*, répond aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

25/05/2016

En quoi Fallouja est-elle une ville particulièrement importante pour l'organisation État islamique ?

Fallouja est tout d'abord un bastion historique, depuis l'invasion américaine, de l'insurrection sunnite qui compte elle-même plusieurs courants. Entre 2004 et 2005, c'est la frange dure qui s'y est imposée, avec à sa tête Abou Moussab el-Zarqaoui, entouré de l'avant-garde irakienne à l'origine de l'État islamique (EI) actuel. C'est dans cette ville que Zarqaoui et ses hommes ainsi que des jihadistes étrangers ont fait leurs armes. Dès le printemps 2004, il y avait créé un embryon d'État islamique. C'est donc un fief symbolique et historique qu'il serait pour eux très malvenu de perdre. Perdre Fallouja, ça serait perdre une ville stratégique, qui mettrait un coup à leur présence dans la province d'al-Anbar. L'enjeu est donc aussi bien historique que militaire.
Les autorités provinciales irakiennes, quant à elles, ont été ces dernières années délégitimées auprès des habitants. Car après le retrait des Américains et même pendant la période d'occupation par les États-Unis, elles étaient considérées comme ayant collaboré avec l'occupant puis avec le gouvernement irakien.

 

(Pour mémoire : En Irak, l'EI a perdu près de la moitié du territoire conquis)

 

Le fait que cette ville soit un bastion sunnite pose-t-il problème dans une bataille largement menée par des milices chiites ?
La question de l'avenir des sunnites dans cette zone se pose en effet. De ce point de vue, Fallouja est une ville où est présent un important sentiment antichiite et anti-Iran qui s'est accentué ces derniers temps. Le nationalisme irakien n'y fait plus vraiment sens, d'où la montée en puissance de l'EI. Aujourd'hui, dans cette offensive contre l'EI, le rôle de l'armée irakienne est malgré tout assez limité, hormis celui de ses forces spéciales. Le gouvernement central lui-même a du mal à imposer cette armée à côté des milices chiites. Le problème réside dans les Forces de la mobilisation populaire (FMP), majoritairement formées de ces milices, qu'il ne faut pas idéaliser. Pour certains, elles ont commis un certain nombre d'exactions sur les populations civiles sunnites. Même si ces milices libèrent la ville, des questions se poseront dans l'immédiat, malgré la présence dans les combats d'une minorité de formations sunnites. Ces formations composées de tribus locales sont pourtant peut-être la seule relève possible après la libération de Fallouja pour empêcher qu'elle ne retombe entre les mains de l'EI.

 

(Pour mémoire : Autour de Mossoul, entre l'enclume du barrage et le marteau de l'EI...)

 

Plus de 50 000 civils sont encore présents dans la ville. Que va-t-il en advenir ?
Il faut avant tout aller plus loin que la propagande de l'EI, qui tend à faire croire qu'il protège les civils sunnites, ce que la réalité des faits dément. Depuis quelques temps, on a des informations concernant la contestation de civils au sein de Fallouja, dont certains souffraient de famine durant le siège de la zone par l'armée irakienne. Les hommes de l'EI auraient raflé et exécuté certains de ces civils qui s'élevaient contre leur présence. Ils se sont également servis de civils à plusieurs reprises comme boucliers humains. L'État islamique a même menacé de mort les habitants qui souhaiteraient partir. Cette libération va donc être longue et difficile.
Les habitants sunnites craignent également les milices chiites qui se battent aux côtés des forces irakiennes. Le véritable enjeu de la libération de Fallouja, c'est donc la population. Qui gagnera les cœurs et les esprits des civils à l'issue de ces combats ? Je ne pense pas que les civils se tourneront une nouvelle fois vers l'EI après l'offensive. Mais il faut voir ce que l'armée irakienne va proposer comme solution dans l'immédiat. Si la libération de la ville se fait au profit des milices, ce qui serait terrible pour la population, l'État islamique reviendra, comme cela s'est déjà produit dans d'autres territoires.

* « Irak, la revanche de l'histoire : de l'occupation étrangère à l'État islamique », aux éditions Vendémiaire, 2015 et « Irak, de Babylone à l'État islamique : idées reçues sur une nation complexe », aux éditions Le Cavalier bleu, 2015.

 

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