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La Dernière

La « Tramontane » de Vatché Boulghourjian a soufflé sur la Croisette

Festival de Cannes

Sélectionné à la Semaine de la critique, le premier film de fiction du cinéaste libanais concourt également à la Caméra d'or. Mettant en scène un jeune non-voyant, il parle d'identité, de mémoire, mais aussi de déni.

18/05/2016

Dans le dictionnaire, la tramontane est un vent soufflant en Méditerranée occidentale. Le terme signifie aussi par-delà les montagnes. Il signifie aussi « les autres », ou encore une certaine désorientation. Georges Brassens ne chantait-il pas « j'ai perdu la tramontane » ? « J'aime la complexité d'un mot, dit Vatché Boulghourjian. Il comprend comme des écorces d'histoires et j'aime à les éplucher une à une. »

 

Une tessiture en strates
La désorientation, c'est l'état dans lequel sont plongés les personnages de Tramontane depuis la fin (?) d'une guerre qui aura duré plus d'une vingtaine d'années et qui n'aura finalement résolu aucun problème. Est aussi désorienté, le jeune Rabih, atteint de cécité depuis son enfance et qui habite un village du Liban-Nord où il chante dans un ensemble musical de non-voyants. Tout bascule pour lui lorsque, parti à la Sûreté générale pour retirer son passeport, il va découvrir que son nom n'a même pas été enregistré à sa naissance dans les fichiers administratifs publics. Commence alors pour Rabih une longue quête qui va l'emmener vers des villages éloignés du Sud pour découvrir sa vraie identité. Rabih est donc le symbole de ce Liban tourmenté, en déni de son histoire. Et si le personnage, magnifiquement interprété par le musicien Barakat Jabbour, est handicapé physiquement, Boulghourjian nous montre combien de citoyens libanais sont handicapés moralement. Leur cécité est tout autre car ils sont aveuglés par la haine, la non-compréhension et le mensonge. Au fur et à mesure que Rabih avance dans ses recherches pour retrouver ses repères, une toile de mensonges se tisse autour de lui. Où est la vérité ? Et combien, même s'il la trouvait, l'intéresserait-elle encore ?

 

(Lire aussi : Entre érotisme esthétique et passion amoureuse, la Croisette s'embrase)

 

C'est le mensonge qui aveugle
Tramontane, sélectionné à la Semaine de la critique et concourant également à la Caméra d'or, est inspiré de l'ouvrage de John Hull Touching the Rock : An Experience of Blindness dans lequel ce professeur, tout en décrivant avec une grande sensibilité la perte graduelle de sa vue, questionne le lien entre la vue et la mémoire ainsi que l'environnement. Le cinéaste, dont il s'agit là du premier film de fiction, était curieux d'explorer ce monde et de faire un parallélisme entre un homme atteint de cécité et le Liban, tous deux en pleine crise existentielle. Dans ce parcours initiatique, Rabih apprendra à se découvrir, à se connaître et donc à s'affirmer. Et comme il cherche la vérité, il verra plus clairement que les autres. Il pourra à travers ce puzzle créer une mosaïque compréhensible.

 

(Lire aussi : La Croisette est mordue de vampires et de cannibales)


Ce projet est donc né de la volonté de Abbout productions et de la boîte de production Le Bureau qui ont eu foi dans ce projet, ainsi que de l'encouragement de la Biennale de Venise. C'est en effet grâce à Georges Schoucair, Caroline Oliveira et Gabrielle Dumon, ainsi qu'aux producteurs exécutifs Alexandre et Philippe Akoko, que la vision de Vatché Boulghourjian a pris forme et fait son chemin. « Il fallait à partir de là trouver le rôle principal, poursuit le metteur en scène. Mon souci principal était de trouver un véritable non-voyant, non un acteur qui jouerait le rôle d'un aveugle. Nous avons opéré un casting très minutieux et c'est avec l'aide de ma femme, la compositrice Cynthia Zaven, qui a refait les arrangements des morceaux de musique que l'on écoute tout au long du film, que nous avons réussi à trouver Barakat dans une chorale où il chantait la messe. » « C'était un honneur pour nous, dit Cynthia Zaven, de travailler avec cet élève en musique. Il nous a tant appris durant le tournage. » « Et croyez-moi, renchérit le réalisateur, je n'ai eu aucune difficulté à le diriger, bien que d'aucuns m'ont découragé de travailler avec un acteur aveugle. C'était l'expérience la plus enrichissante de ma vie. Bien au contraire, Barakat sentait le texte beaucoup plus que quiconque. Il mémorisait tout et suivait toutes les directives à la lettre, tant dans la musique que dans le jeu. Nous avons appris à le connaître, à faire la connaissance de ses amis, de son entourage, de ses activités. »

Barakat Jabbour a intégré l'école libanaise pour les non-voyants et les malentendants, la Lebanese School For The Blind And Deaf (LSBD), à l'âge de 5 ans. Le voilà, 20 ans plus tard, à Cannes...


Ce film, conclut Zaven, « s'articule autour de la fragilité. Sur un équilibre entre le clair-obscur du directeur de la photo James Lee Phelan, la musique traditionnelle et la musique originale que j'ai concoctée, ainsi que celle-ci et les sons. Il fallait que ce soit un équilibre visuel pour que tout non-voyant comprenne le film d'après la texture du film ».

 

 

 

 

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