Âgé de 37 ans, Bakhtiar Azi, répare des armes depuis l’âge de 11 ans dans la boutique familiale, à Erbil, capitale de la région semi-autonome du Kurdistan irakien. Photo Sebastian Castelier
Il faut descendre un petit escalier qui mène dans les entrailles du vieux bazar pour accéder à l'atelier de Bakhtiar Sadradin Aziz, loin de l'effervescence du centre-ville d'Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan irakien. Les clients font la file dans cette petite armurerie d'à peine quinze mètres carrés.
Accroché à un mur qui a dû un jour être blanc, un portrait fait face à des dizaines de mitraillettes et carabines. « Je répare des armes depuis que je suis enfant », explique l'armurier en pointant du doigt cette photographie de lui à l'âge de 11 ans où il apparaît avec son premier fusil.
Vingt-six ans plus tard, l'homme n'a pas changé de métier, mais sa clientèle s'est élargie. Depuis que l'organisation État islamique (EI) s'est emparée de larges pans de territoires en Irak à l'été 2014, les jihadistes sont entrés en confrontation directe avec les peshmergas. Pour aider, à sa façon, ces combattants kurdes, Bakhtiar Sadradin Aziz met ses compétences à leur service, et ce gratuitement. « Les peshmergas défendent notre pays, c'est donc notre mission de réparer leurs armes », assure-t-il.
L'homme se rend régulièrement sur les mille kilomètres de lignes de front qui sépare les Kurdes des insurgés, notamment parce que certaines armes comme les mitrailleuses automatiques fixées sur des pick-up ne peuvent pas être transportées jusque dans son atelier. Son dernier déplacement, c'était à Sinjar, lorsque les Kurdes, avec l'appui des frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis, ont repris le 13 novembre 2015 ce bastion yazidi niché dans les montagnes.
(Pour mémoire : « De ce côté, ce sont les Kurdes, de l'autre les Turkmènes »)
Des armes difficiles à tracer
« Parfois, après que l'aviation américaine a bombardé des positions tenues par l'EI, on va récupérer leurs armes. Elles sont généralement cassées donc on prend certaines pièces et on les répare », explique M. Aziz, qui tient son atelier avec Hakim, son fils de 18 ans. « On y va à chaque fois qu'ils nous téléphonent et on reste même la nuit parfois », raconte le père tout en testant la culasse d'une mitraillette iranienne. Le genre d'arme « qu'on utilise pour assassiner quelqu'un depuis une voiture », précise l'armurier. Concentré sur sa besogne, il ne tressaille pas lorsqu'un client fait tomber par mégarde un lance-roquettes allemand sur un modèle soviétique.
Avec ses dizaines d'armes de nationalité différentes, l'armurerie est une représentation fidèle du ballet d'armes à feu internationales qui circulent librement dans la région. En Irak et en Syrie, où une multitude d'armées nationales, de groupes insurgés politisés et de milices sectaires s'affrontent sans relâche, les fusils ont souvent plusieurs vies.
« Lorsque les peshmergas – mais aussi les milices chiites et les YPG (NDLR : la branche armée du Parti de l'union démocratique kurde syrien) – conquièrent des positions tenues par l'EI, selon la quantité, l'utilité et la qualité des armes, ils les redistribuent au sein de leurs propres forces », explique James Bevan, directeur exécutif de Conflict Armament Research (CAR), une ONG britannique soutenue par l'Union européenne pour enquêter sur l'arsenal de l'EI.
Selon M. Bevan, la grande majorité de l'artillerie sur laquelle les militants de l'EI mettent la main provient des Forces de sécurité irakiennes et du régime syrien. Mais à travers ces deux armées nationales, c'est une puissance de feu fournie par de nombreux pays différents qui tombe ensuite entre les mains des extrémistes. Pour Bakhtiar Sadradin Aziz, qui répare régulièrement des fusils ayant appartenu à des militants de l'EI, il ne fait aucun doute que les armes des jihadistes sont « beaucoup plus puissantes que celles des Kurdes ».
D'après Amnesty International, les jihadistes utilisent des armes produites par plus de vingt-cinq pays différents, y compris la France, la Russie, la Belgique et les États-Unis. Lors de leurs investigations, les enquêteurs de CAR ont également retrouvé des fusils et des munitions tellement vieux que les pays qui les ont fabriqués, comme la Tchécoslovaquie, n'existent plus.
Le fait que tant d'armes parfois vieillies de plusieurs décennies circulent en masse en Irak et en Syrie peut s'expliquer par leur coût peu élevé, affirme James Bevan. Mais aussi parce qu'elles sont plus difficiles à tracer. « Si vous êtes un gouvernement étranger cherchant à procurer des armes à un groupe rebelle, vous avez deux facteurs à prendre en considération : le coût et la discrétion, explique-t-il. La chose à ne pas faire, c'est de leur fournir vos propres armes. Car alors vous tracez une ligne directe entre vous et le groupe que vous soutenez. »
(Lire aussi : Quand les relations arabo-kurdes évoluent au gré des violences)
« Le sol nous appartient »
Les peshmergas ont pu compter sur le soutien de plusieurs nations pour les approvisionner en armes et en équipement, notamment l'Iran, l'Allemagne et la République tchèque. Mais certaines puissances occidentales, particulièrement les États-Unis, restent frileuses à l'idée de contourner Bagdad pour armer directement Erbil. Bien que la coalition travaille main dans la main avec le gouvernement du Kurdistan irakien pour mener des frappes aériennes contre l'EI, le soutien de Washington a été sporadique et n'inclut pas la livraison d'armes lourdes.
« Le ciel est pour les alliés et le sol nous appartient », explique le lieutenant Khidir Hussein, positionné près de la ville de Tel Askof, à trente kilomètres au nord de Mossoul. Mais pour cet officier, il est évident que les peshmergas sont sous-armés face à leurs ennemis. « Ce dont nous avons besoin, c'est de plus d'armes. Nous ne nous battons pas contre el-Qaëda, mais contre l'État islamique. Et que ça vous plaise ou non, il s'agit bien d'un État », insiste cet officier.
« Si les pays européens ou les États-Unis ne veulent pas armer les peshmergas, c'est leur choix, estime quant à lui Bakhtiar Sadradin Aziz. Mais si l'EI devient une plus grande menace encore, son influence se fera sentir jusqu'en Occident », prévient l'armurier.
Face aux Forces de sécurité irakiennes qui se sont illustrées par leurs nombreux échecs militaires, les peshmergas se sont taillés la réputation d'être, au sol, le dernier rempart fiable contre l'EI. Mais le mythe d'une guerre héroïque a été écorné par un rapport d'Amnesty international qui révélait fin janvier que les combattants kurdes ont passé au bulldozer, fait exploser et réduit en cendres des milliers de logements appartenant à des familles arabes, parfois des villages entiers.
Le but, semble-t-il, était de déraciner ces populations en représailles contre leur soutien supposé à l'EI et afin de consolider des gains de territoires dans des zones qu'Erbil et Bagdad se disputent, écrit Amnesty dans son rapport. Si le gouvernement kurde justifie ces pratiques en raison d'une prétendue menace terroriste, Amnesty rappelle que le déplacement forcé de civils et la destruction délibérée de logements sans aucune justification militaire « peuvent constituer des crimes de guerre. »
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20 h 19, le 11 mars 2016