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Moyen Orient et Monde

Quand les relations arabo-kurdes évoluent au gré des violences

Irak/Syrie

Plusieurs témoignages et des rapports d'Amnesty International mettent en lumière le rôle peu reluisant des peshmergas et de l'YPG dans le déplacement « forcé » et « systématique » de populations arabes.

15/02/2016

« Nettoyage ethnique », « déplacements forcés », « destructions de masse ». Ces expressions font partie d'une longue liste de termes employés par certains pour désigner la politique kurde récente envers les Arabes en Syrie comme en Irak. Les premières accusations ont commencé à apparaître vers le milieu de 2015. C'est à cette période en effet que la Turquie a en premier affirmé que le PYD (Parti de l'union démocratique, principal parti kurde de Syrie) et les YPG (Unités de protection du peuple, la milice du PYD) pratiquent un « nettoyage ethnique » contre les populations non kurdes.


Rien de très surprenant de la part d'Ankara, étant donné ses relations historiques avec les Kurdes. Mais, depuis, deux rapports d'Amnesty International, en octobre 2015 et en janvier 2016, dénoncent ce que l'ONG appelle des « crimes de guerre », sans toutefois utiliser le terme « nettoyage ethnique », particulièrement délicat. Plusieurs missions et enquêtes sur le terrain en Irak comme en Syrie ont permis à l'ONG de mesurer l'ampleur des dégâts. Et, dans les deux pays, des schémas similaires se dessinent. Depuis la montée en puissance de l'État islamique (EI) à l'été 2014, les peshmergas en Irak et l'YPG en Syrie tentent de reprendre les territoires sous contrôle du groupe. De violents combats s'ensuivent, faisant fuir les populations. Accusées de collusion avec l'EI, ou encore pour des raisons de « sécurité », ces dernières sont alors empêchées de revenir dans leurs localités, qui sont ensuite entièrement rasées au bulldozer. En Syrie, les Kurdes (YPG et les Assayech, les Forces de sécurité intérieure kurdes) ont réussi à repousser l'EI dans le Nord et créer une région autonome. Ce faisant, ils ont poussé de nombreuses familles arabes et turkmènes à la fuite. Certains responsables kurdes affirment que ces déplacements ont eu lieu pour des raisons de sécurité et afin d'éviter des pertes humaines inutiles. Parmi les villages/localités visités par Amnesty : Tall Diab, Husseiniyya, Suluk, etc. Certains de ces villages sont devenus des « zones militaires », selon les témoignages d'habitants chassés de leurs terres. Ces derniers affirment également avoir été punis pour le péché d'un nombre infime de personnes ayant soutenu, sinon aidé, l'EI, le Front al-Nosra, ou d'autres groupes islamistes ayant combattu les Kurdes.

 

(Lire aussi : La Turquie continuera de combattre les Kurdes de Syrie, affirme Davutoglu)

 

Toutes les maisons... sauf une
C'est précisément ce type de punition collective qui a touché le village de Husseiniyya, raconte Carl Drott, sociologue spécialiste de la question kurde à Oxford, qui s'y est rendu il y a trois ans. La population du village a alors envoyé une délégation pour demander aux Kurdes de libérer leur village de Daech (acronyme arabe de l'EI). Ce faisant, les Kurdes ont été pris dans une embuscade, perdant de très nombreux combattants. Leurs corps ont été photographiés par l'EI, qui a diffusé ces photos par la suite sur Internet. Les Kurdes se sont sentis trahis par la population arabe du village et sont revenus près d'un an plus tard. Ils ont détruit toutes les maisons du village... sauf une.
En Irak, ce sont surtout les habitants des provinces de Ninive, de Kirkouk et de Diyala qui auraient subi ces exactions. Mais, selon plusieurs responsables kurdes, les habitations en question ont été détruites parce qu'elles avaient été piégées au préalable par les combattants de Daech, avant que ceux-ci ne prennent la fuite face à l'avancée des peshmergas.


S'il est donc évident que des déplacements de populations ont effectivement eu lieu dans ces deux pays en guerre, il semble néanmoins exagéré de parler de « nettoyage ethnique » ou de « génocide ». C'est en tout cas ce qu'affirme Barah Mikail, professeur à l'Université Saint-Louis de Madrid, et selon lequel « il y a quand même une volonté de la part de certains combattants kurdes de réduire au maximum le nombre d'Arabes vivant sur les territoires que les Kurdes de Syrie (et d'Irak) veulent gérer ». « Je pense sincèrement que les Kurdes, sans être exemplaires en termes de démocratie, tentent tant bien que mal de maintenir une coexistence harmonieuse avec les Arabes, de même qu'avec toutes les communautés ethniques et religieuses. D'ailleurs, beaucoup d'Arabes, en fuyant les combats, se sont réfugiés dans des régions traditionnellement kurdes » en Syrie et en Irak, rappelle Carl Drott. Et, il y a à peine quelques jours, les habitants des villages de Deir Jamal et de Mar'anaz dans la province syrienne d'Alep ont demandé la protection des combattants de l'YPG, par peur d'être la cible des frappes aériennes russes et syriennes.
D'aucuns rappelleront la création, en octobre 2015, des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition regroupant l'YPG, des rebelles arabes les ayant soutenues contre l'EI – dont le groupe Burkan el-Furat (le volcan de l'Euphrate), des groupes représentant des tribus arabes, comme Jaïch el-Thouwwar (l'Armée des rebelles) et des chrétiens syriaques. L'éradication ou le déplacement systématique des populations arabes par les Kurdes est, par conséquent, difficile à imaginer dans de telles conditions.

 

(Lire aussi : Pourquoi la trêve en Syrie est un leurre, le décryptage d'Anthony SAMRANI)

 

Collusion avec Assad ?
Il n'en reste pas moins que les relations entre ces deux communautés restent profondément problématiques. Dans certaines zones, elles coexistent sans problèmes, et cela n'a pas nécessairement changé quand la guerre a commencé ; dans d'autres, il y a une certaine animosité qui remonte à avant 2011. Lors des émeutes de Qamishli en 2004, certaines tribus arabes ont été recrutées par le régime pour attaquer les Kurdes, et cela est resté ancré dans les mémoires, souligne M. Drott. Nombreux sont ceux qui, en outre, accusent les Kurdes de collusion avec le régime de Bachar el-Assad, d'autant plus que ceux-ci ont ouvert un bureau de représentation à Moscou il y a quelques jours.
Cela pourrait-il pour autant affecter le projet kurde d'une extension du Rojava (Kurdistan syrien) à la frontière turco-syrienne ? Rien n'est moins certain, juge M. Mikail, selon lequel le Rojava syrien « paraît d'ores et déjà acquis ». Pour le spécialiste, l'idée d'une indépendance « semble exagérée, les Kurdes de Syrie n'en ont ni les moyens ni l'envie, cela leur attirerait trop d'animosités ». En revanche, pour le spécialiste, si la question concerne la simple mise en avant par les Kurdes de leurs spécificités ethnique et territoriale, « alors les choses sont déjà engagées dans ce sens ».

 

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AIGLEPERçANT

La véritable épuration ethnique a commencé en 48 , par des rescapés d'un génocide des juifs fait en europe !...

sur des sunnites et des chrétiens palestiniens , d'abord .
et elle continue jusqu'à nos jours .
soyons honnête !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

L'histoire se répète ! Une première fois contre les Arméniens, et cette fois-ci contre les Arabes !

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