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Culture

Fin de chapitre pour al-Bourj !

Événement

La librairie du centre-ville vient de déclarer forfait après 13 ans de (réels) bons et loyaux services. Ce haut lieu du livre et de la culture mettra définitivement la clé sous la porte le 28 avril 2016. Une page qui se tourne tristement. Annonciatrice d'autres défections ?

09/03/2016

Une fermeture de librairie, c'est toujours un attentat à la culture. À Beyrouth encore plus qu'ailleurs. Al-Bourj encore plus qu'une autre !
La nouvelle diffusée, lundi matin, par Michel Choueiri sur les réseaux sociaux a fait l'effet d'une bombe... Provoquant aussitôt un flot ininterrompu de commentaires plus qu'attristés, plus que nostalgiques, plus qu'outrés... Carrément défaitistes et pronostiquant le pire à venir.
Le soir même, à l'heure de la sortie des bureaux, la librairie du « cœur de Beyrouth » grouillait de monde. De nombreux amis et fidèles clients étaient accourus faire acte de solidarité en dévastant quasiment les rayonnages, profitant au passage des remises de liquidation du stock (allant jusqu'à 50 %). N'était-ce les mines contrites, l'on se serait cru revenus à l'heureux (mais bref) temps où se retrouvait entre les étalages de bois blond tout ce que la ville comptait d'intellectuels et d'amoureux du livre.
En treize ans d'existence, al-Bourj, fondée par de véritables passionnés du livre et de la lecture, Ghassan Tuéni et son épouse Chadia associés à Michel Choueiri (qui dirigeait l'établissement), a toujours été plus qu'une librairie : un haut lieu de la culture beyrouthine, ainsi que le signalaient « spontanément » les guides touristiques ainsi que la revue de la MEA.

 

(Dans nos archives : Michel Choueiri : «Les libraires, ces passeurs de culture»)

 

Résistance culturelle depuis 2005
« Dès le départ, nous avions choisi une voie singulière, explique Michel Choueiri. Celle d'une librairie totalement indépendante, consacrée aux livres de qualité, français, arabe ou anglais, mais excluant les manuels scolaires. Nous ne voulions pas être un établissement uniquement commercial mais un catalyseur de la vie culturelle. C'est pourquoi, parallèlement aux classiques signatures d'auteurs, nous organisions beaucoup d'événements : ateliers d'écriture, lectures théâtrales, soirées poétiques trilingues, mémorables fêtes des Mères... »
« De par sa localisation au cœur de Beyrouth, al-Bourj s'adressait à l'ensemble du pays, dans sa diversité, sans aucun parti pris, poursuit Choueiri. Nous avons, par exemple, programmé aussi bien une conférence de Samir Kassir sur son ouvrage L'Histoire de Beyrouth qu'une table ronde autour des livres du Hezbollah avec des intellectuels pro-parti de Dieu. » « D'ailleurs, signale-t-il, les députés de camps adverses s'y croisaient souvent à leur sortie du Parlement (aux temps très éloignés où ils s'y réunissaient). Et puis, parce que nous estimions que c'était l'un de nos rôles majeurs, nous avons toujours cherché à mettre en valeur les auteurs et les éditeurs libanais et de la région. Sans renoncer pour autant aux étrangers, qui restaient très importants pour nous. La librairie al-Bourj aura ainsi lancé Charif Majdalani, Hyam Yared, Younès Hmaydan, Jabbour Douaihy, May Menassa... »

 

2015, une année catastrophique
Impliquée dans la diffusion du savoir par la lecture, cette librairie aura été le fer de lance de la résistance culturelle. Michel Choueiri se souvient, entre autres, avoir fait campagne pour aider à la reconstitution des bibliothèques des écoles touchées par la guerre de 2006. « Pour encourager les donateurs à acheter des livres, nous avions cédé 10 % de notre marge. » Une résistance culturelle qui, pour la librairie al-Bourj, avait en fait commencé en 2005. « Nous avons travaillé normalement durant à peine un an et demi avant que la situation ne se dégrade. À partir de l'attentat de Hariri, nous avons fait face à une succession ininterrompue de problèmes : manifestations, sit-in, barrages, accès coupé au centre-ville, crises économique et sociale qui ont conduit à l'érosion du pouvoir d'achat de la classe moyenne, si ce n'est à sa disparition. Malgré cela, durant toutes ces années, nous avons tenu bon, nous avons continué à développer nos activités. Jusqu'à cette catastrophique année 2015 qui a sonné le glas de notre résistance », résume-t-il.
N'y avait-il pas moyen de délocaliser ou encore de faire appel aux dons des amis de la librairie pour traverser ce passage à vide ?


« Cela aurait été inutile, réfute Michel Choueiri. La situation économique du pays semble sans issue et celle des autres librairies est très difficile. Inutile qu'on vienne lui rogner encore une part du marché. »
Pour ce libraire dans l'âme, ou dans les gènes (il avait commencé par reprendre la librairie paternelle de Badaro, Sélection), « la fermeture de notre établissement n'est pas une conséquence du passage au numérique ou de la désaffection de la lecture. Car en ce qui concerne le roman ou les livres d'art (l'une des grandes spécialités de cette maison), l'édition papier n'a pas de rivale. Dans un pays normal, nous aurions pu tenir », martèle le membre du comité et ex-président de l'Association internationale des libraires francophones (de 2008 à 2012). Pour ce passionné, qui n'a cessé de s'activer au cours de toutes ces années pour promouvoir le livre au Liban, mais aussi toute la filière libanaise du livre à l'étranger, un chapitre se clôt tristement. « Mais mon rêve est de pouvoir rester dans le domaine du livre et pouvoir continuer à servir culturellement le Liban. Même en travaillant ailleurs. »

 

Pour mémoire

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Ajnabieh

Tres tres mauvaise nouvelle. C etait depuis plusieurs annees pour nous les etrangers,residents au liban et tres souvent de passage, une adresse INCONTOURNABLE !!!!!! La culture , la connaissance , tout passe par ces endroits extraordinaires . Il faut les preserver. Faite quelques chose les Amis !!!!!! Ici nous pleurons quand nous observons ce qui se passe chez vous

Beauchard Jacques

C'est le Liban qui fou le camp, tout sombre y compris le bloc des intellectuels inconscients!

Sabbagha Antoine

Encore une preuve que lorsqu’ on construit une ville sans âme on ne peut plus reloger l’authenticité des sentiments , ni importer des lecteurs pour vister al-Bourj une librairie pourtant rare de nos jours. Mais bon enfin il ne faut pas oublier que la Culture nous a déserté depuis belle lurette malheureusement .

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