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Liban - Crise des déchets

Moscou renvoie Beyrouth à ses ordures

Face à la déclaration surprise du ministère russe de l'Environnement, silence radio du côté des autorités. L'exportation est-elle « dépassée », comme certains le pensent ?

Une montagne d’ordures, empaquetées, le 19 janvier dernier, au port de Beyrouth. Joseph Eid/AFP

Plus que jamais, le cafouillage, pour ne pas dire le scandale et la fraude, était le maître mot du dossier des déchets hier. La Russie, pourtant considérée comme la destination confirmée pour l'exportation des déchets depuis plusieurs semaines, a démenti hier, par le biais d'un responsable de son ministère de l'Environnement, avoir jamais donné son approbation pour l'importation des déchets du Liban. Moscou a même affirmé que les documents fournis par la compagnie Chinook sont « falsifiés ». La Russie devient ainsi le second pays, après la Sierra Leone, à ouvrir une enquête en relation avec le dossier de l'exportation des déchets. Édifiant.
L'approbation de ce pays, que la compagnie britannique Chinook avait en principe fournie au Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), était considérée comme acquise par les autorités libanaises, au point même que 50 millions de dollars ont été débloqués il y a quelques jours par le gouvernement pour financer les premiers mois d'exportation (qui doit durer 18 mois).

Comment se fait-il qu'un pays considéré comme une destination acquise pendant des semaines déclare soudain son refus de l'exportation des déchets libanais vers son territoire ? Le responsable russe cité par l'agence Tass met en cause l'ambassade du Liban à Moscou, qui dément toute implication dans l'affaire. L'ambassadeur Chawki Abou Nassar déclare à l'agence al-Markaziya n'avoir transféré aucun document au ministère russe de l'Environnement et n'avoir apposé sa signature sur aucun papier.
La journée d'hier a été marquée par le silence de la principale institution concernée, le CDR, dont le président Nabil el-Jisr était injoignable toute la journée, lui qui a si souvent déclaré, entre autres dans ces colonnes, qu'il n'attendait que les originaux des documents pour lancer le processus de l'exportation. Il y a bien eu quelques dénis officiels par des sources souhaitant garder l'anonymat, qui affirment que l'information est erronée, d'autres, plus prudentes, qui se gardent de tout commentaire « avant de tirer tout cela au clair », ainsi qu'une déclaration assez vague de l'ambassadeur de Russie à Beyrouth.

Plusieurs questions se posent donc à la lumière de cette information : le contrat avec la compagnie Chinook peut-il se poursuivre si cette information est confirmée, étant donné la gravité des accusations (nous avons tenté de contacter le PDG de la compagnie, Feras Zalt, sans succès) ? Sans compter que la compagnie aura échoué à assurer une destination dans les délais. Qu'en est-il des 50 millions débloqués et du sort de l'exportation elle-même? Et où va-t-on à partir de là ?

(Lire aussi : Un militant répond au Pnue : Il fallait commencer par superviser le contrat avec Chinook)

Une préférence pour « une solution locale »
Dans le détail des faits, le ministère russe de l'Environnement a démenti hier avoir donné son accord à l'accueil des ordures ménagères du Liban, expliquant que le document faisant état de cette décision était « falsifié ». « Le document que nous a transmis l'ambassade du Liban à Moscou faisant état d'une autorisation des autorités russes est faux », a expliqué Nikolaï Gudkov, porte-parole du ministère russe de l'Environnement, cité par l'agence de presse russe Tass. Ce document porte « une fausse signature non homologuée », poursuit M. Gudkov. « Après avoir découvert la supercherie, nous avons engagé des poursuites judiciaires contre les parties impliquées dans cet acte illégal », ajoute-t-il.
Le responsable russe a rappelé que l'exportation de déchets est soumise à la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et de leur élimination. « Plusieurs dispositions compliquées doivent être prises avant l'exportation de déchets », a-t-il indiqué, expliquant que « le pays exportateur doit déposer un mémorandum à l'autorité qui est chargée de la gestion de la Convention, et non au ministère de l'Environnement russe, comme mentionné dans le faux document ».
Plus tard dans la journée, l'ambassadeur de Russie à Beyrouth, Alexandre Zasypkin, a confirmé que la mise en place du processus d'exportation des déchets doit obtenir l'approbation de Moscou. Lors d'un point de presse à la Maison du Centre, lors d'une visite chez le chef du courant du Futur, Saad Hariri, il a affirmé que l'ambassade de Russie n'est pas partie prenante dans cette affaire. « La mise en place du processus doit se faire entre les entreprises et les autorités concernées en Russie », a-t-il ajouté.

 

(Lire aussi : Abou Meghli : Le Pnue ne supervisera pas l'exportation des déchets)


Il n'a été possible de joindre hier ni le ministre de l'Environnement, Mohammad Machnouk, ni celui de l'Agriculture, Akram Chehayeb. Une source proche de la commission officielle chargée du dossier affirme pourtant à L'Orient-Le Jour que, pour l'instant, « tout n'est que rumeurs dans la presse ». Mais peut-on sérieusement parler de « rumeurs dans la presse » à partir du moment où ladite presse relaie les déclarations d'un responsable russe du ministère de l'Environnement s'exprimant par le biais de l'agence de presse russe officielle ?
« Les documents présentés par la compagnie sont tous compilés au CDR, c'est cet organisme qui s'en occupe, selon cette source. Le CDR est très confiant dans la crédibilité de ces documents. Par ailleurs, le ministre russe de l'Environnement a communiqué l'approbation russe à son homologue libanais (ndlr : ce que nous n'avons pu vérifier). Cette information est erronée et la lumière sera faite sur les faits réels. »
Le ministre Chehayeb avait déclaré, plus tôt dans la journée, à notre confrère an-Nahar que le Liban était plus que jamais « le pays des scandales » et que « l'affaire est aux mains du CDR ».
Pour sa part, le président de la commission parlementaire de l'Environnement, Marwan Hamadé, a convoqué hier toutes les parties concernées à une réunion qui se tiendra aujourd'hui mercredi au Parlement. Il affirme à L'OLJ attendre cette réunion pour tirer les choses au clair et déclare « préférer qu'une solution interne soit trouvée ».


(Lire aussi : Les écologistes au Pnue : N'acceptez pas de superviser l'exportation)

 

« Démissionnez ! »
Ces nouvelles révélations sont un scandale de plus dans un dossier déjà jugé largement entaché de fraudes par les collectifs de la société civile. Pour l'expert Naji Kodeih, président d'honneur d'IndyAct, une telle débâcle était à prévoir. « Nous les avons mis en garde depuis le début contre les dangers d'une exportation non étudiée, mais il semble qu'ils soient conseillés par des ignorants et qu'ils aient eu les yeux davantage rivés sur les gains potentiels que sur les dangers », dit-il.
Mais pour cet expert, notamment, de la Convention de Bâle, il ne sert plus à rien de discuter des détails de ce nouvel échec. « L'exportation des déchets est dépassée, affirme-t-il. Aujourd'hui, après des mois d'échecs et suite à des accusations de fraude et de papiers falsifiés, il est crucial de demander des comptes. S'il n'est pas possible de poursuivre les principaux responsables en justice, du moins faut-il demander leur démission et leur mise à l'écart du dossier. »
Se retrouve-t-on à la case départ ? Que faire à partir de là? « Il s'agit tout simplement de redonner ce dossier au ministère de l'Environnement, qui a mis au point un plan viable et facile à appliquer, répond Naji Kodeih. Ce plan est fondé sur le tri, le compostage, le recyclage comme points de base. Tout le monde sera alors prêt à contribuer à son succès. »

Hani Mrad, un avocat à la tête du Mouvement civil démocratique (une des composantes du mouvement civil), qui avait déposé une demande d'ouverture d'une information judiciaire auprès du parquet financier contre la compagnie britannique Chinook, affirme que ces nouvelles révélations seront prises en compte désormais dans la plainte. « Avec les révélations faites précédemment par le collectif » Nous demandons des comptes « au sujet d'un des responsables de la compagnie Chinook, impliqué dans un marché douteux en Libye pour le compte d'Israël, l'affaire ne concerne plus simplement le parquet financier mais la Cour de cassation », explique-t-il à L'OLJ.
Hani Mrad estime cependant que le dossier en justice ne progresse pas rapidement. Il révèle avoir engagé un avocat britannique pour porter plainte contre la compagnie Chinook en Grande-Bretagne, pour « implication dans un marché frauduleux ». Il rappelle que son mouvement avait pris l'initiative d'envoyer une lettre ouverte au président russe Vladimir Poutine afin de dénoncer ce qu'il considère comme des irrégularités dans le dossier.

 

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Plus que jamais, le cafouillage, pour ne pas dire le scandale et la fraude, était le maître mot du dossier des déchets hier. La Russie, pourtant considérée comme la destination confirmée pour l'exportation des déchets depuis plusieurs semaines, a démenti hier, par le biais d'un responsable de son ministère de l'Environnement, avoir jamais donné son approbation pour l'importation des...

commentaires (7)

La vaste blague n'en finit plus.

LS

21 h 42, le 17 février 2016

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Commentaires (7)

  • La vaste blague n'en finit plus.

    LS

    21 h 42, le 17 février 2016

  • Khâââï !!!

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    12 h 27, le 17 février 2016

  • Je repete.... avec tout cet episode qui ressemble fortement a de la corruption institutionnalisée a grande échelle, qu'attendent les medias Libanais a faire la lumière sur cet episode dramatiquement pathétique et dangereux afin: 1. D'exposer la corruption au grand jour (si corruption il y a) 2. D'expliquer les raisons de ce fiasco écologique et gouvernemental (si ce n'est pas de la corruption). En ne cherchant pas a investiguer ce qui se passe, les medias se rendent indirectement complices de tout cela. En resume, tout cela est pathétique, honteux et dangereux!

    Hanna Philipe

    12 h 14, le 17 février 2016

  • Nous vivons un cauchemar interminable avec cette catastrophe des ordures... Mais, tous les "Responsables de ce gouvernement": 1)le Premier Ministre 2)le Ministre de l'Intérieur 3)le Ministre de l'Environnement 4)le Ministre du Tourisme et tous ceux concernés directement par ce problème, où sont-ils, que font-ils de concret pour règler enfin en urgence cette catastrophe ? Dans un autre pays qui se respecte, un Président a été contraint de quitter son poste pour des "galipettes extraconjugales" qui n'affectaient en rien la santé, ni la sécurité ni l'honneur de tout un peuple ! Chez nous, les soi-disant "Responsables" dont certains ont largement dépassé les 70 ans sont toujours là, inutiles et incapables. Au fait, le gâteau des 50 millions de dollars débloqués...est-il toujours entier ??? Irène Saïd

    Irene Said

    11 h 03, le 17 février 2016

  • Pauvre de nous Libanais, toujours aussi credule... on n'a pas encore compris que ces ordures, on va vivre avec et a la fin, on va nous les servir a manger... et on aura encore beaucoup de marge, parcequ'on vit "dans le plus beau pays du monde"

    George Khoury

    09 h 50, le 17 février 2016

  • Question fondamentale ...où est l'argent des 50 millions des USD débloqués...?

    M.V.

    07 h 35, le 17 février 2016

  • Absolument, strictement incroyable !!!!!!

    Halim Abou Chacra

    03 h 34, le 17 février 2016

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